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XXIIème MAI DU LIVRE ,
Tarbes (65000), Samedi 13 mai 2000.


  • Préambule de Michèle Pambrun.
    Préambule de Jean-Claude Lebrun.
    Questions de J.C. Lebrun
    • 1°) - Nous savons, donc, que le premier roman de Jean ROUAUD Les Champs d'honneur commence un 26 décembre 1963 par la mort du père et je dirais que tout commence là. J'insiste sur ce "tout" : le sentiment de perte pour le fils qui raconte, le travail de mémoire et le travail romanesque qui prend corps et qui se développe depuis dix ans et cela me conduit à une première question que se posent à peu près tous les lecteurs de Jean ROUAUD que l'on rencontre :
      Est-ce que, dans ce qu'on pourrait appeler les travaux préliminaires ou les projets d'écriture qui ont précédé ce livre, la mort du père tenait déjà lieu de point de départ, d'impulsion ?
      Réponse
    • 2°) - Cette mort du père, on voit bien comment elle est repoussée par vous dans l'écriture puisqu'il disparaît au début des Champs d'honneur. Et je dirais qu'il disparaît à un double titre, d'abord parce qu'il meurt et puis parce qu'il sort de votre roman pour ne réapparaître que dans votre deuxième roman Des Hommes illustres dont il constitue la figure principale.
      Donc, l'écriture retrouve ce travail qui a été un travail de profondeur et elle nous le restitue en quelque sorte, peut-être de manière inconsciente, mais en tout cas il est clair qu'on sent bien que quelque chose à moment donné bloque pour s'affronter à cette mort du père. Alors est-ce que, plus largement, à travers cette question du père, ce n'est pas une manière de s'affronter avec le passé que vous interrogez ? Je veux dire par là et vous en savez quelque chose que souvent vos romans ont été lus comme porteurs d'une nostalgie d'un ordre ancien qui tournait autour du père. Je n'irai pas jusqu'à dire Travail, Famille, Patrie, mais enfin, on a lu parfois vos romans comme ça.
      Je pense à ce qui s'est passé aussi dans un pays comme l'Allemagne qui dans les années 70 a mis en place ce qu'on appelait "une littérature des pères" où les fils demandaient des comptes à leurs pères sur leur comportement pendant la période nazie et on a l'impression que pour votre part, vous procédez exactement à l'inverse. Vous cherchez à redonner à la figure du père un lustre que l'Histoire lui a fait perdre en quelque sorte.
      Réponse
    • 3°) - Il y a une autre grande idée du 20ème siècle qui circule dans vos livres qui est que l'histoire commence en drame et qu'elle se répète sous forme de farces macabres. Vous avez cité Claude SIMON et La Route des Flandres. Il faudrait citer aussi L'Acacia et Le Jardin des Plantes où il nous montre un père qui meurt à la guerre de quatorze et son fils qui part en 39, mais qui vit la guerre d'une manière toute différente, qui n'est plus du tout la manière héroïque dont le père a perçu la première des deux guerres. Et on retrouve ça exactement dans le parallélisme entre vos deux Joseph : l'un qui meurt à la guerre et l'autre qui meurt d'une attaque cérébrale dans sa salle de bain. Votre père donc, meurt un 26 décembre et il se trouve que le lendemain, le 27, on fête un saint qui se prénomme Jean, non pas Jean-Baptiste, mais Jean l'Évangéliste, celui qui justement a restitué dans l'un des quatre Évangiles la vie et la mort de Jésus et le garçon prénommé Jean qui a onze ans au moment de la mort du père, qui voit son père donc disparaître, se retrouve un peu dans la posture de l'Évangéliste, c'est à dire qu'il y a un vide qui s'est creusé et qu'il faut combler et c'est l'écriture qui vient combler ce vide. Il ne faut pas oublier que ce Jean, c'est aussi celui qui écrit l'Apocalypse. Est-ce que cette histoire familiale dont vous nous parlez ce n'est pas aussi une apocalypse ou plusieurs apocalypses qui se sont succédées, sous des dehors souriants, puisque c'est d'abord sous des dehors souriants que nous apparaît cette histoire ?
      Réponse
    • 4°) - Tout à l'heure, vous parliez de l'Histoire et du rapport avec l'Histoire. Ce Jean qui va se mettre à écrire devient dépositaire d'une mémoire, il rassemble les éléments en tout cas. On peut dire aussi qu'en prenant la plume, il s'attelle à une double tâche, ambitieuse : combler les lacunes dans l'histoire familiale, boucher les trous, au besoin arranger un peu les choses quitte à inventer quand on perd le fil et puis d'autre part, à travers cette sorte de réécriture de l'histoire familiale, il s'agit de restituer des pans de l'histoire nationale qui se trouvent occultés par la mémoire collective. Et la question se pose maintenant du rapport qui peut être défini entre l'histoire familiale telle que vous l'évoquez et l'histoire nationale, parce que si votre écriture de l'histoire familiale semble être une sorte d'intériorisation de l'histoire nationale, on peut dire que dans le vécu, les comportements et les réflexions des personnages, il n'y a eu pendant assez longtemps aucune conscience que ce qui se passe dans leur histoire, pouvait avoir un rapport avec la grande Histoire.
      Réponse
    • 5°) - Ce qui me frappe quand je vous entends dire cela, c'est que dans Les Champs d'honneur pendant 122 pages, l'Histoire, si elle est présente, ne l'est qu'en écho et en arrière-texte invisible. Il y a donc là une sorte de stratégie de retardement qu'il me semble important d'expliquer un peu, parce que ceux qui commentent votre livre et en ont écrit au début le présentent comme une chronique un peu nostalgique, avec des poussées poétiques, "la pluie", etc .. L'Histoire n'apparaît que fort tard.
      Réponse
    • 6°) - L'Histoire se révèle d'abord me semble-t-il par des dérèglements, des bizarreries de comportements, de la petite tante Marie, du grand-père aussi et là vous ouvrez un champ important puisque le roman tel qu'il se développe aujourd'hui, se développe en partie sur cette idée que c'est l'intime qui va traduire de grands dérèglements historiques et là vous initiez un mouvement que l'on retrouve maintenant chez beaucoup de vos confrères.
      Pour en revenir à la tante Marie, je pense qu'on peut dire qu'en face du père il y a deux figures essentielles : celle de la petite tante Marie qui révèle ce qu'était la fameuse scène primitive qui d'un seul coup permet d'établir la cohérence et la continuité dans l'histoire, une histoire qui apparaît quand même chaotique et la construction du roman se veut chaotique, et puis il y a la figure de la mère autour de laquelle tourne votre avant-dernier roman Pour vos cadeaux et qui tient encore une place considérable dans Sur la scène comme au ciel votre dernier livre.
      De la tante Marie, vous faites une sorte de sainte par le don qu'elle fait de soi, par son mélange d'ingénuité et d'opiniâtreté. C'est une figure agitée de désordres intérieurs et qui incarne très bien les correspondances qui existent entre ce qui se vit par le corps et ce qui se passe au niveau de ce qu'on appellera les phénomènes du monde.
      Et puis il y a la mère. Et la mère c'est quelqu'un de plus complexe, parce que dans sa relation avec le fils qui écrit, il y a quand même en jeu la mémoire du père.
      La difficulté n'est-elle pas ce passage à l'écriture du fils, qui brouille la relation entre le fils et la mère ? "Brouiller" au sens bien sûr de "mettre du brouillard dessus".
      Réponse
    • 7°) - Quand elle rectifiait vos livres, peut-être interpellait-elle aussi le romancier ? Et le romancier lui a répondu dans Sur la scène comme au ciel.
      Un exemple : vous faites se lever une tempête la nuit de la mort du père alors qu'en fait, cette tempête a bien eu lieu, mais la nuit de la naissance du fils. Vous allez même un peu plus loin –je comprends que votre mère ait réagi- on va faire du Lacan là : vous faites monter le père sur le toit pour réparer les fils électriques –les fils, le fils- je comprends que votre mère ait des comptes à vous demander.
      Réponse
    • 8°) - Dans Sur la scène comme au ciel, vous parlez de l'écriture comme "d'un tintamarre incessant", de voix qui se sont tues, de mots qui se déposent dans vos livres. Est-ce qu'on peut dire qu'après avoir écrit Sur la scène comme au ciel qui d'une certaine manière termine un cycle et vient en clé de voûte en quelque sorte, ce tintamarre vous accompagne toujours, ou est-ce qu'on peut dire que maintenant il peut s'éloigner ?
      Réponse
    Questions du public.
    • 9°) - Maintenant que votre mère n'est plus là –elle n'est plus là pour "rectifier"- est-ce que cela vous donne des exigences nouvelles ? C'était sécurisant "avant" …
      Réponse
    • 10°) - A propos de génération justement, je voudrais demander à Jean ROUAUD s'il ne pense pas que, en cherchant l'Histoire dans sa propre histoire familiale, il est aussi le représentant d'une génération qui n'a pas participé à l'Histoire, c'est-à-dire qui n'a pas connu les deux guerres mondiales et qui n'a pas non plus participé à la guerre d'Algérie. Donc il s'agit peut-être –en tout cas je l'analyse comme ça- de recréer un passé prestigieux, comme vous l'avez dit tout à l'heure, pour masquer le vide de sa propre vie, sur le plan historique je veux dire.
      Réponse
    Conclusion de Jean-Claude Lebrun

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