| 1-Dominique Fernandez l'Arbre jusqu'aux racines. Psychanalyse et Création, Grasset, 1972 |
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Le but de notre étude est de faire une analyse des œuvres de Jean Rouaud
à l'aide de la méthode psychobiographique proposée par Dominique Fernandez dans l'Arbre jusqu'aux racines
1.
Tout en se séparant de la critique psychanalytique freudienne (qui voit dans l'œuvre un équivalent du rêve,
du fantasme de l'auteur) et de la critique structuraliste (qui semble oublier l'auteur), Dominique Fernandez considère que
" c'est l'œuvre seule qui permet de comprendre ce qui s'est vraiment passé dans la vie d'un homme, en cette
zone souterraine qui échappe à l'état civil. L'homme est la source de l'œuvre"(p.38)1.
De par sa position, le critique réalise le parcours inverse au parcours auctorial. La première étape du
travail interprétatif serait l'identification d'un leitmotiv de son œuvre - dans notre cas, l'obsession
du père. Ensuite, le psychobiographe doit descendre vers les "racines" de l'existence de l'écrivain pour y
déceler le trauma infantile dont la substance, la "sève" traverse et nourrit l'œuvre. C'est une opération
qui se base sur l'imagination et l'intuition du critique mais qui fait tout le temps appel au texte pour y
trouver les arguments nécessaires. L'étape dernière suppose un retour à l'esthétique pour extrapoler les
informations acquises sur le plan existentiel, afin de mieux comprendre le premier.
En guise de conclusion théorique nous citons de nouveau Dominique Fernandez, selon lequel la psychobiographie
est une "étude de l'interaction entre l'homme et l'œuvre et de leur unité saisie dans ses motivations
inconscientes" (p.39)1. |
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La figure du père traverse tous les romans de Jean Rouaud les Champs d'honneur ne constitue
qu'une préparation du lecteur de l'auteur pour la véritable entrée en scène de Joseph Rouaud. Il est intéressant
que ce premier roman se réfère à la mort du père comme cause de la folie et de la mort de la tante Marie.
L'auteur semble se tenir à distance, il n'arrive pas à percer cet espace clos où la mort s'est enfermée.
Des hommes illustres est au fond, le roman du père, l'auteur nous offre des morceaux de sa vie,
sa maladie et son agonie. Le troisième livre le Monde à peu près, nous décrit le tombeau du père.
Pour vos cadeaux suit les conséquences de cette perte prématurée pour les membres de la famille,
surtout pour la mère.
Cette dispersion de l'événement qui a rendu orphelin l'auteur à l'âge de 11 ans ressemble à une séance de type
psychanalytique : la "vérité" ne surgit qu'à certains moments d'au-delà de l'espace où la mémoire l'a cloturée.
Nous allons découvrir dans le texte l'origine de ce pattern et la manière dans laquelle il agit.
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2-Jean Rouaud Des hommes illustres, Minuit, 1993. |
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Dans Des hommes illustres nous avons affaire à un essai de reconstitution des dernières heures
du père, son passage de la vie à la mort, de l'action à l'immobilité un ralenti continuel jusqu'au point zéro.
Tout commence un lendemain de Noël quand le père veut élaguer les branches d'un prunier prises dans les fils
téléphoniques... Nous faisons appel à une grille symbolique : l'échelle et le prunier représentent la verticalité,
les fils téléphoniques suggèrent la communication avec l'autre, une sortie vers l'extérieur que le père veut
conserver par son opération. Mais les branches et les fils forment déjà un réseau, une possible prison, d'autant
plus que le père ne se sent pas très bien et doit y renoncer.
Il accepte l'horizontalité du lit et imposant le silence, il rompt la communication. Nous remarquons aussi le
vous auctorial réalisant un (pseudo)détachement : "Soudain, couvrant le vacarme de la tempête, un bruit
sourd, provenant cette fois de la maison, vous tire de votre lecture, comme la chute d'un corps lourd suivi
aussitôt d'un cri d'effroi de votre mère." (p.109)2. La chute est une coupure du flux temporel,
le cri n'est pas le cri originaire, mais le cri de la frayeur, une impulsion de la vie, il n'ouvre pas un monde
mais le ferme. En plus, l'auteur-enfant n'a pas accès à cet espace où un mystère semble avoir lieu et ce n'est
pas la Nativité.
"Vous vous précipitez hors du lit en direction de la salle de bains. Au moment d'en pousser la porte, un
obstacle vous empêche de l'ouvrir, vous insistez, mais votre mère vous demande en hurlant d'en faire le tour"
(p.109)2. Ces détails ne nous paraissent pas anecdotiques, mais par contre, ils ont pris une valeur
qui a marqué pour toujours la vie et l'œuvre de Jean Rouaud. Voilà nos arguments : par son agonie et sa mort; le
père devient "obstacle", refuse la communication avec son fils tout en s'accordant un espace clos. Il est
possible que le fils est transmué cette opposition, ce refus dans une sorte de punition qu'il s'est auto imposée :
enfermer son père en lui et s'autœnfermer avec lui. |
3-Jean Rouaud entretien par Catherine Argand In Lire,
décembre 1996. |
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Dans un entretien avec Catherine Argand, paru en 1996 dans la revue Lire,
Jean Rouaud avoue : "j'ai mis longtemps avant de comprendre à quel point j'étais manipulé par ma propre
histoire" (p.44)3. Et c'est vrai, son cheminement a été long : il publie son premier roman,
les Champs d'honneur, prix Goncourt, en 1990, à 38 ans. A ce moment-là, il travaillait comme kiosquier
et dans la revue il y a une photo de Jean Rouaud dans son kiosque, entouré - ou plutôt submergé - de livres et
de journaux. Voilà donc la présence de l'espace clos au niveau existentiel même.
L'écrivain attribue au kiosque un rôle fondamental dans sa vie : mes sept années de kiosque à Paris constituent
ma vraie période de formation. J'étais très mal en point lorsque je suis arrivé, à la limite de l'autisme [qui
est une maladie psychique de l'introversion, du repliement sur soi-même]. Les gens de la rue de Flandres m'ont
démontré que ma conversation pouvait être intéressante" (p.44)3. Il y a, évidemment, le besoin - et
la réussite - de l'ouverture vers l'autre : "j'essaie d'être un homme désenclavé" (p.44)3, dit encore
Jean Rouaud. Mais, nous nous demandons s'il ne s'agit, au fond, que d'une mutation de la psychologie de l'espace
clos à un aure niveau - littéraire, peut-être, d'une stylisation "de cet espace. En résumant les dernières années
de l'écrivain, Catherine Argand précise dans l'introduction à son entretien "après avoir été quasi autiste, puis
kiosquier rue de Flandres à Paris, ce nomade a planté sa tente, fondé une famille et découvert le charme de la
société".(p.42)3. Pourquoi a-t-elle choisi justement le terme de "tente", car, plus ou moins inconsciemment
elle n'a fait que remplacer un espace fermé (celui du kiosque) par un autre (la tente).
Nous considérons que le schéma de l'espace clos ne s'est pas dissous, mais il a évolué et nous le retrouvons au
niveau esthétique. Il ne concerne pas seulement le je auctorial; par contre, à chaque personnage est propre au moins
un espace clos. Voilà quelques exemples : la voiture préhistorique et le grenier de la maison pour le grand-père,
la petite maison du jardin de la tante Marie, le tombeau du frère pour l'oncle Pierre, les trois voitures du père
utilisées dans le transport de la marchandise et la Villa d'Hadrien qu'il veut construire dans son jardin, la
boutique de la mère appelée "Pour vos cadeaux" et l'abri contre les bombardements de Nantes, la chambre du campus
de l'auteur étudiant, le lit de son camarade, Gyf, hérité de sa grand-mère.
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4-Jean Rouaud les Champs d'honneur, Minuit, 1990. |
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Nous allons analyser plus en détail quelques-uns de ces espaces.
Prenons, par exemple, le grenier que son grand-père veut mettre en ordre. Il s'y enferme pour quelques temps sans
que personne ait le droit d'y monter et de voir les étapes de son travail. En homme moderne et donc en continuel
dialogue avec les mythes, nous pouvons imaginer une parodie d'un processus alchimique. De toute façon, il y a de
nouveau cette idée de mystère, d'inaccès, car les règles selon lesquelles le grand-père a ordonné le grenier
restent incomprises aux autres : "au chaos il avait substitué un autre chaos, avec cette différence pour nous
que celui-là ne nous était pas familier. Sur les étagères où avaient été déposés au fil du temps de précieux
déchets de civilisation, au point de constituer, une sorte de relevé stratigraphique des générations successives
et de leur élémentaire idée de survie, grand-père, en modifiant le spectre de cette accumulation, avait brouillé
le temps [...] , tous nos repères avaient disparu. Avec les mêmes éléments il avait composé un autre tableau,
une autre histoire." (pp.138-139)4. Nous croyons que cette confusion ressentie par les autres
membres de la famille est le résultat du même phénomène de "déblocage" nécessitant ensuite un "détournement"
dont les origines, en tant que fait littéraire se trouvent dans l'expérience traumatisante de l'auteur-enfant.
Du point de vue esthétique ce jeu confusion-ordre peut être expliqué comme étant une métaphore de l'écriture :
l'auteur est doué de subjectivité qui recrée le monde selon son imagination.
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2-Jean Rouaud Des hommes illustres, Minuit, 1993. |
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Nous allons nous occuper maintenant de la "Villa d'Hadrien", un projet du père de
l'auteur, à réaliser dans leur jardin : "L'idée de Joseph était herculéenne. Comme il nous l'expliquait, il
sciait ces tiges, maquillait les poteaux en colonnes et posait au sommet de l'une d'elles le chapiteau qui depuis
cinq ou six siècles attendait dans la terre bretonne de reprendre de la hauteur. Au centre, entre les quatre
colonnes, il creusait un bassin de faible profondeur qu'il tapissait de mosaiques ou de morceaux de vaisselle
brisée;" (p.77)2. L'architecte audacieux veut changer d'objectifs : ce qui devait être un simple
dépôt devient une sorte de temple romain construit avec les ruines de la civilisation mégalithique et moderne.
Par l'intermède du père, le fils-auteur essaie d'encadrer l'histoire personnelle dans la grande histoire du monde.
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5-Mircea Eliade Tratat de istoria religiilor, Humanitas, Bucuresti, 1992. |
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L'espace-clos de la maison "antique" serait l'espace privilégié par excellence de toutes les époques. C'est une
valorisation positive de la clôture, une sorte de justification dont l'auteur semble avoir besoin en faisant
appel aux données de l'anthropologie. Pour donner une meilleure explication nous citons Mircea Eliade pour lequel
"chaque maison qu'on bâtit signifie une nouvelle répétition de la Création du Monde. En effet, toute ville, tout
habitat se trouve au « centre de l'univers » et, par cela, sa construction n'a été possible que par
l'abolition du temps et de l'espace sacrés." (p.347)5 Nous retenons deux idées : primo, cette
"Villa d'Hadrien" désire être incipit vita nova, comme si l'auteur espérait que le père pourrait revivre;
secundo, nous ne pouvons ne pas observer qu'on a de nouveau affaire à un blocage temporel et spatial. Le
père tend à se faire prisonnier d'une maison-centre du monde autour de laquelle (con)tournent les autres
membres de la famille. Mais le chef de la famille laisse tout au stade de projet, de latence. Les herbes
vont envahir les pierres et la "Villa d'Hadrien" n'aura que "puissance textuelle" et cela bien des années plus
tard. Voilà donc, un autre détournement.
Le dernier exemple que nous avons choisi porte sur l'espace clos propre à la mère. il s'agit du magasin de
vaisselle de la famille appelé "Pour vos cadeaux", que la mère doit conduire toute seule après la disparition
de son mari. Nous avons partagé son existence en plusieurs périodes.
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6-Jean Rouaud Pour vos cadeaux, Minuit, 1998. |
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D'abord la personnalité du père obstrue son développement. Son amour (et la fascination que le grand Joseph
exerce sur la petite femme) la "bloque" et la met en ombre. La mort de son mari risque de la tuer. C'est
grâce à son magasin qu'elle s'ouvre au monde et cela dix ans après la mort de Joseph. Mais nous notons aussi
que son "ouverture" reste, au fond, limitée, les marges étant celles du magasin. A l'intérieur et sous
la protection de cet espace, la mère s'épanouit et réussit à établir le contact avec les autres : "Le
magasin, c'est son repaire, son antre, son lieu de rencontres et d'échanges, son ouverture au monde, son
bureau des pleurs et des joies, son fief, sa vraie vie [...] Elle en est le centre immobile et toujours
en mouvement, sorte de quartz vibrant qui donne la mesure du temps. L'univers gravite autour" (p.147)6.
Mais un nouveau blocage se met en scène : les travaux de canalisation font un fossé séparateur entre le
magasin et la rue (les gens). La mère est isolée encore une fois dans sa vie : "Mais, du coup, notre mère
cernée par ces douves sèches que creusaient les pelles mécaniques, prise au piège, se retrouvait prisonnière
en sa maison. la stratégie césarienne appliquée à la lettre la condamnait à s'organiser seule à l'intérieur de
son magasin déserté dont les murs vibraient sous les coups de boutoir des Caterpillars." (p.172)6.
Les planches jetées au-dessus du fossé pour qu'on puisse sortir et entrer ne lui assurent plus la liaison
avec les autres et elle ne se fait plus de chemin, de détour. Elle préfère se réfugier dans l'immobilité complète,
se substituant finalement à son mari pour le comprendre enfin, pour réduire cette distance à un minimum spatial.
Revenons maintenant au plan esthétique pour tirer les conclusions et pour réaliser la dernière étape de
l'étude psychobiographique : extrapoler. Quelle est la modalité que Jean Rouaud a choisie pour vivre et
s'exprimer? C'est le texte littéraire : la vie reste enfermée entre les couvertures du livre, l'Espace clos
avec majuscule. L'accès du lecteur peut se réaliser par un "détournement" du regard : l'œil qui se penche
pour lire et qui cherche le mot, comme l'enfant de jadis cherchait son père. Pendant ce détour l'enfant a
appris a redonner vie - une vie livresque, bien sûr, mais la seule possible.
Simona Furdui |