pour un hebdomadaire français.
Existe-t-il des endroits de
Montpellier ou des environs qui vous inspirent et vous requièrent plus particulièrement ? Et quelle sorte
de parfum a pour vous cette ville (puisque nous parlions parfums) ?
J.R. - .A dire vrai, de Montpellier je connais surtout la place de la Comédie que je traverse
plusieurs fois par jour pour accompagner ma fille à l’école. La place est entièrement piétonne ce qui
permet à ma fille d’avancer en sautillant ou de suivre une ligne tracée au sol sans tomber virtuellement
dans l’eau virtuelle ni surtout craindre les voitures. Je n’en demande pas davantage. Pour le reste il me
semble que la ville est un chantier permanent.
Les parfums ont été délocalisés vers Grasse à partir du dix-huitième siècle. Mais je suis sensible à
l’extraordinaire douceur de l’air, certains matins, c’est comme un printemps idéal. Ce qui me change de
l’abondante rosée (car comme de juste ce n’est pas de la pluie) de la côte Atlantique.
Comment agit sur votre travail d’écrivain ce
décor, dès lors que celui-ci n’est pas évoqué dans vos romans, dans le cycle des romans que vous achevez
aujourd’hui ?
J.R. -.La myopie et un long isolement m’ont maintenu si longtemps dans une bulle aux contours
brouillés que, le décor, j’ai pris l’habitude de m’en passer. J’en parle par ouï-dire et selon l’idée que
je m’en fais, de sorte que je peux écrire à peu près n’importe où, pourvu que j’aie une table, une prise
pour mon ordinateur portable et un peu de calme. Le décor qui m’importe à Montpellier, c’est celui que
compose le réseau des amis.
Vous êtes un écrivain du souvenir, du
ressouvenir, et même, notamment dans Sur la scène comme au ciel, qui fait clôture du thème, du souvenir du ressouvenir.
Serait-il abusif d’étendre à votre œuvre ce caractère de Loire intérieure que vous reconnaissez chez Cadou ?
J.R. -.Cadou évoque dans un de ses poèmes ce pays sans charme où il est né. J’y suis né aussi, je
ne peux donc pas me raconter d’histoires. Je lui ai donné dans mes premiers romans son nom ancien, dont ses
habitants à la fin des années cinquante n’ont plus voulu pour des raisons que l’on devine. C’est ainsi que
la Loire-Inférieure est devenue la Loire-Atlantique. Ce pays disparu par un tour de passe-passe sémantique,
j’en ai fait mon territoire imaginaire, intérieur, qui est, oui, le territoire de l’enfance. Comme Cadou,
je m’en suis servi comme d’un matériau poétique. En fait, j’avais pensé un temps à appeler Les Champs
d’honneur Loire intérieure. Ce titre recyclé pour le texte sur Cadou constitue pour moi un
signe d’apparentement.
De Nantes à Montpellier (comme ne dit pas la
chanson) êtes-vous un écrivain du littoral ? Comment interprétez-vous cette permanence de la bordure
maritime dans votre vie/œuvre ?
J.R. -Sortant du premier métro pour ouvrir le kiosque de la rue de Flandre, après une nuit de
tempête, alors que la pollution atmosphérique avait été balayée, on sentait dans l’air la présence fraîche
et nette de l’Atlantique. Et immédiatement, je me retrouvais en pays de connaissance. Je souriais, je
savais intimement que j’étais fait de cet élément-là. La Méditerranée, c’est autre chose. Pas d’odeur.
Mais il y a ce ciel lumineux qui tend un grand miroir sans tache à la mer toute proche. Je trouve saugrenu
que certains se soient livrés à de savants calculs pour déterminer le centre géographique de la France. Le
milieu des terres, quelle drôle d’idée.
pour une revue littéraire luxembourgeoise.
Où en est la littérature à la fin du XXe siècle ?
Comment vous définissez-vous par rapport aux
nouvelles technologies ? L’ordinateur, peut-il avoir une influence sur votre écriture ?
J.R. -D’abord ne pas craindre de paraître archaïque. Les nouvelles technologies, je suis distraitement
leurs effets d’annonce dans la presse, leur arrivée sur le marché, mais tout ce qui se prépare, virtualité
et compagnie, je m’en moque un peu, je reste centré sur l’écriture. En revanche, je voue une grande
reconnaissance à ces jeunes gens de vingt ans qui dans un garage de Palo Alto imaginèrent le micro-ordinateur.
Il m’a débarrassé de toutes les taches pénibles, les pages dix fois retapées, les corrections au Typex qui
empâtent la feuille, le vacarme de la machine à écrire, de sorte qu’il m’arrivait de guerre lasse de
renoncer à modifier le texte. Ce qui avec un ordinateur est un jeu d’enfants. Toutes ces contraintes
disparaissant, ne reste que la création pure. Par ces changements à vue, sans effort, au fil du texte,
il me semble que ma phrase épouse au plus juste la forme même de ma pensée. Elle peut s’enrouler, vadrouiller,
se ramifier, je ne crains plus qu’elle s’égare. L’ordinateur facilite la construction de ces longues périodes,
qui ne sortent pas préformées de l’esprit mais résultent d’un travail d’assemblage, d’associations, et de
tâtonnements. Je pourrais revenir à l’éclairage à la bougie, mais difficilement à la plume. Dernière chose,
et la plus importante, depuis que j’utilise l’ordinateur, écrire est devenu, oui, un enchantement.
Le monde connaît une accélération sans
précédent. Etes-vous pris dans le tourbillon ? Tout va trop vite ?
J.R. -On n’est pas obligé de suivre le train imposé par le marché qui vise à démoder ce qu’il vient
à peine d’inventer. Je m’adapte. Si le téléphone mobile m’insupporte, je trouve très pratique la billeterie
automatique dans les gares. Le fax aussi me plait, mais je trouve qu’Internet ressemble à ces sorties de
ville où s’agglutinent les zones commerciales, gigantesque bric à brac proposant tout et n’importe quoi
avec au milieu un multiplexe. Et puis je n’ai pas trop de temps à perdre.
Croyez-vous que le temps de l’écriture a changé
ou va le faire sous l’influence notamment de l’internet ou du courrier électronique ?
J.R. -Qu’est-ce que le temps de l’écriture ? Est-ce à dire que l’écriture aurait fait son temps ?
Est-ce le temps passé à écrire, est-ce le nombre de mots à la minute ? Est-ce une question barométrique,
sale temps pour l’écriture ? Est-ce le temps du voyage dans le temps de l’écriture, est-ce ce temps dilaté,
contracté, relatif, des heures passées à écrire, cette dimension particulière de l’espace-temps de
l’écriture ? Est-ce cette transmission d’un texte à la vitesse de la lumière ? L’écriture, et partant la
lecture, et donc le temps de la lecture, est certainement un des foyers rétifs à la modernité.
On assiste de plus en plus à la vente au
rabais de la pensée. Sous prétexte de démocratisation on vulgarise tout. Et l’écrivain dans tout cela ?
J.R. -La pensée n’a pas toujours volé très haut. On n’en retient que les sommets. Ce qui semble plus
intéressant c’est de constater que la grande vogue des maîtres-penseurs qui a régné sur les années 60-70
connaît depuis vingt ans, certainement en relation avec la faillite des idéologies et la disparition des
figures les plus marquantes, une baisse de régime, et donc d’influence dont profitent les petits maîtres,
mais aussi la littérature. Pour la première fois depuis longtemps des romanciers sont à l’origine de
polémiques, amorcent des réflexions, des débats. Qu’ils fassent attention à ne pas se prendre à leur tour
pour des pics de la pensée.
Le marché et ses lois dictent de plus en plus
les comportements. Comment voyez-vous le complexe rapport entre la littérature et le marché ?
J.R. -La littérature passe par le livre. Le livre vit selon les lois du marché. Et le marché n’est
pas tendre avec ce qui ne ressemble pas de près à un best-seller. D’où l’intérêt de sauver les librairies
dites de création qui vendent les livres qui ne se vendent pas, comme dit Jérôme Lindon, d’où l’initiative
sur le prix unique du livre qui a sauvé ainsi nombre de ces librairies en interdisant ailleurs les pratiques
du discount et en leur permettant de conserver au moins la vente des livres qui se vendent. Il semble que
ça ne suffise plus. L’intérêt pour la littérature a été artificiellement dopé par les émissions télévisées
à succès. Aujourd’hui la télévision ne faisant plus vendre, la littérature retrouve son étiage. Il va
falloir trouver des arrangements, des accommodements pour ne pas assister à l’effondrement de tout un
réseau de petites librairies préoccupées par autre chose que par le seul profit. Si elles disparaissent,
ce sont aussi certains éditeurs qui disparaitront faute de trouver un circuit de diffusion, et donc les
ouvrages qui ne trouveraient pas preneurs ailleurs. Mais si on laisse faire le marché, la question de la
survie de la littérature sera vite réglée.
L’avancée technologique a facilité le voyage.
On se déplace vite et souvent. Quelle incidence sur l’écriture ?
J.R. -Ulysse vers Ithaque, les Hébreux vers la terre promise, il y a longtemps qu’on se déplace et
que ces voyages nourrissent des récits. On peut même suivre Dante en enfer. L’écriture s’arrange de tout.
Comment arrive-t-on à l’écriture ? Quels
ont été vos déclics ?
J.R. -C’est mystérieux, cette histoire. Même si j’ai des indices. Il semble que ça s’est joué assez
tôt. A douze ans, cette capacité à tourner des vers. Le bonheur de l’invention, de l’assemblage des mots,
le pouvoir d’impression sur les autres. Très vite, ce pressentiment que c’est par l’écriture que ça devra
passer. Au point d’avoir tout investi - ce qui aujourd’hui me paraît une idée folle - sur un hypothétique
destin littéraire.
Quelle est l’incidence de la lecture sur votre
écriture ?
J.R. -Mon écriture n’est plus tellement perméable, maintenant. Elle va à son pas, selon sa géographie
intime. Je ne suis même pas sûre qu’une écriture, même au début, soit influençable. Dans ses années
d’apprentissage, elle se modifie un temps au contact d’un auteur, et puis très vite elle reprend son cours
presque naturel. Je ne connais pas la lecture de détente. Ce qui me retient c’est uniquement la chose
littéraire.
Les autres arts ?
J.R. -Non. Le travail du bois n’est pas celui du métal ou du verre. Mais les questions que se posent
tout créateur m’intéressent au plus haut point.
Pour qui écrivez-vous ? Ecrire pour se
guérir ?
J.R. -Ecrire pour être au mieux avec soi, partant, avec les autres (formidable retour des lecteurs).
Que peut encore la littérature ?
J.R. -C’est la littérature qui seule a vu juste, depuis toujours. On n’a aucune raison de douter
d’elle et de ses capacités à saisir le réel.
Quelle est la question fondamentale que vous
vous posez au sujet de la littérature en cette fin de siècle ?
J.R. -La littérature est une vieille histoire. La langue n’évolue pas aussi vite que le monde.
Chaque fois que la littérature s’essaie de suivre le train imposé par la modernité elle s’essouffle, se
montre sous son plus mauvais jour : ridicule et à la traîne. C’est une question de patience. Qu’elle
veille à ne pas s’éloigner de ses fondamentaux : la libre interprétation du réel, de la vie du réel, par
la poétique du verbe.