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Jean Rouaud répond aux étudiants
préparant thèses ou mémoires :


  • Questions de Cristina, Italie.

    Dans la nouvelle Le Paléo circus vous avez conté l’histoire d’un homme du Paléolithique qui dessine. Pensez-vous que les dessins de cet homme peuvent être une sorte de recherche sur la première forme d’écriture?

    J.R. - Si l’on se réfère à ce que l’on sait de la naissance de l’écriture il est certain qu’elle commence par le dessin, lequel se transforme en pictogramme, puis idéogramme pour aboutir à l’alphabet phonétique, maisle Paléo raconte surtout l’histoire d’un homme que son groupe considère comme sans . Or c’est ce bon à rien qui va se livrer à un formidable chamboulement des valeurs. La naissance de l’art c’est ce triomphe du rien, c’est-à-dire que le groupe admet que sa survie ne passe plus par les exploits des chasseurs, mais par ces représentations symboliques. Or, il se trouve que les créateurs sont toujours traités comme mon petit tordu. On leur permet de créer - et encore, pas partout -, on les fête parfois, mais fondamentalement on les considère comme des parasites que la société a la bonté et les moyens de garder dans ses rangs. Voir en ce moment la fièvre des marchés et des consommateurs autour des nouvelles technologies de l’information. Ce matin on pouvait lire une annonce dans Libération. C’est le groupe Hachette, géant du multimédia, qui recrute. On lit ceci : « Nous, il va falloir inventer. Cela passera d’abord par la technique. Le créatif viendra après.» Vous voyez, rien de changé, alors qu’Internet sans la pensée, sans la connaissance, sans la création artistique, c’est juste un tuyau.

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    L’histoire d’une famille dans l’espace du territoire français, pendant le XXme siècle. Dans cette situation avez vous pensé d’avoir écrit des romans qui vont au-dehors du territoire français et d’une famille française? C’est-à-dire des romans qui contiennent des personnages et des situations universelles?

    J.R. -Au départ, il s’agissait pour moi de me confronter d’abord à la question de la littérature. C’est-à-dire cette idée qu’une histoire ne vaut que par la façon dont elle est racontée. Du coup il importe peu que les personnages soient illustres ou non, qu’ils évoluent à Venise ou au milieu de nulle part. Le caractère universel, c’est la littérature qui l’accorde, c’est même un des critères qui permet de l’identifier comme telle. Mais il est sûr que si l’on pense à Faulkner, Proust, Flaubert, Tchekhov, Kawabata, et la liste est longue, on se rend compte que tous les grands auteurs se sont appliqués à restituer des univers qui leur étaient familiers. Ils ne sont pas aller chercher loin. Ils ont pris ce qu’ils avaient sous les yeux. L’humanité est alors perçue comme un hologramme où un échantillon vaut pour le tout.

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    Un thème très important dans vos romans est celui de la famille. Quelles sont, pour vous, les valeurs les plus importantes que la famille doit transmettre aux fils?

    J.R. -Il y a certainement des valeurs à transmettre, mais j’ai surtout travaillé sur l’absence de transmission due à la mort précoce du père. J’ai donc fait l’inventaire de mon maigre héritage, des choses visibles et invisibles, ce que j’avais sous les yeux et ce qu’il m’a fallu chercher dans les interstices de la mémoire. Riche héritage, en fait, dans lequel on retrouve la lecture, le théâtre, le désir d’apprendre, le goût de créer, le courage, la droiture, l’attention aux autres, l’indépendance d’esprit. Que demande le peuple, dit-on en français, pour signifier qu’il n’y a pas mieux.

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    Dans vos romans il y a toujours une référence au passé, à l’histoire des populations. Pensez-vous que le passé puisse apprendre à vivre le présent ou le passé puisse se projeter dans le futur?

    J.R. -Ce que je sais, c’est que pour comprendre le comportement et les mentalités d’un groupe, étudier son histoire fournit le meilleur éclairage. Ce comportement un peu austère, voire « coincé» des gens de ma région, si on ignore le poids de la religion depuis trois siècles, un catholicisme rigide, promettant l’enfer à la moindre incartade, on risque de formuler des jugements hâtifs, et nécessairement faussés. De plus on appartient toujours à plusieurs histoires : nationales, régionales, locales, religieuses, s, politiques, familiales, intimes. Un individu se situe exactement à la croisée de toutes celles-ci. C’est donc à un travail de dépouillement de toutes ces strates qu’il faut se livrer pour espérer découvrir qui était celui-là. Quant à tirer des leçons du passé, si ça marchait, on n’en serait pas à la centième marée noire sur les côtes bretonnes, par exemple. Enfin, on peut espérer.

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  • Questions de Simona, Roumanie.

    La littérature française dans les années soixante.

    J.R. -La littérature française dans les années soixante a été fortement secouée par les diktats du Nouveau roman et du structuralisme. L’autobiographie par exemple, au moment où Barthes annonçait la mort de l’auteur qu’il remplaçait sans rire (ce n’était pas le genre) par le scripteur, devait avancer voilée. On le voit bien chez Pérec. Assez logiquement, c’est au cours de cette même période que les stars publiaient avec succès leurs mémoires, Simone Signoret, par exemple, comme si l’autobiographie interdite de roman, trouvait là un moyen biaisé de démontrer qu’on ne pouvait se passer de témoignages vécus, et que si les romanciers ne se préoccupaient pas de puiser dans leur propre vie, on était condamné aux vies des hommes illustres. L’autre romancier qui a compté pendant cette période, c’est Modiano. Il a poursuivi dans la tradition du roman romanesque, mais en intégrant quelques éléments qui pouvaient être assimilables par les canons de la modernité littéraire, comme l’identité incertaine de ses personnages, le flou de la narration, l’absence d’intrigue, et puis surtout en s’intéressant à ce qui allait occuper les esprits dans les années à venir, savoir les années de l’occupation vues sous l’angle de la collaboration, ce qui renversait la vision gaullienne de la France résistante. Et comme un fait exprès c’est en 68, où les étudiants scandaient dix ans (de De Gaulle), ça suffit, qu’est paru son premier roman, intitulé la Place de l’Etoile, qui fait référence à l’étoile jaune imposée aux Juifs par le régime de Vichy.
    Du coup vous pouvez comprendre pourquoi je me suis tourné vers Henry Miller et Jack Kerouac. Vous ne trouverez au cours de cette période aucun auteur français ayant cette franchise de ton, cette audace et cette innocence pour parler de soi. Le plus drôle, c’est que les deux auteurs américains, dont l’œuvre est entièrement autobiographique, ont puisé dans Céline cette façon de se raconter librement.
    Il n’empêche que j’ai été marqué par ces années où, à l’université, le roman était un genre dénigré et où la seule histoire c’était l’aventure du texte. Je dois toujours batailler contre les tropismes de l’intertextualité et autres joyeusetés structuralistes. Mes livres témoignent de cette tentative de greffe entre autobiographie et théories littéraires.

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  • Questions de Julie, Belgique.

    Influence des textes religieux.

    J.R. -J’ai lu avec grand intérêt votre étude. Tout d’abord vous dire que je me sens honoré, que de vous imaginer consacrant de longs mois à ce travail me touche. Comme vous je m’étonne depuis longtemps que la source religieuse de mes livres n’ait jamais été évoquée, sinon dans cet article de Pierre Lepape à propos du Monde à peu près. L’influence des textes religieux qui n’est pas cryptée, qui s’affiche dans de nombreux passages, n’avait jamais été étudiée. Mais en fait, la raison, je la connais. Le soupçon d’arriération mentale (euphémisme) attaché à cette question décourage les bien-pensants de la modernité, de même que pendant des années il était impossible de rendre hommage à sa famille sans aussitôt être catalogué comme néo-pétainiste - ceci pour la critique littéraire néo-voltairienne française. Or toute mon enfance a baigné dans cet univers catholique apostolique et romain - à quoi on peut ajouter une large touche de jansénisme -, avec son enseignement, ses rituels, son encadrement (curés, frères, sœurs, missionnaires), sa vision du monde, sa finalité, ses interdits, sa crainte du jugement dernier et sa pensée politique totalement réactionnaire. On peut comprendre que dans un premier temps il ait été nécessaire de prendre de la distance, d’autant plus que ma période de formation coïncide avec les années qui suivent soixante-huit. Je n’avais rien dans mes cartes personnelles qui puissent coïncider avec un idéal révolutionnaire. C’est peu à peu que j’ai découvert que cette mémoire était un élément constitutif essentiel de mon imaginaire, que si je voulais rendre compte du terrain de mon enfance, je ne pouvais pas en faire l’économie, et qu’au fond je n’avais qu’à puiser dans cette très riche banque d’images. De plus, entreprendre une petite histoire des mentalités des gens de ma région en niant cet aspect, c’eût été passer à côté, et concrètement ne pas faire mon travail de romancier. Mais cela implique de se faire violence, d’accepter de prendre le risque, qui n’est pas mince, d’être catalogué comme écrivain régionaliste, ce qui veut dire vous le savez bien, un enterrement littéraire de première classe, puisque de facto on vous interdit ce qui fait l’essence même de la littérature, sa vocation à l’universel. Preuve à l’appui : circule dans les instituts français à travers le monde une exposition de cent livres de langue française parus au cours des trente dernières années. J’ai un carton sur lequel sont reproduits non pas la couverture de mes livres mais celles des récits de Pagnol. Ce qui se présente sciemment comme une entreprise de dénigrement. Il se trouve qu’effectivement l’auteur de ce carton, qui n’est pas à l’origine de la sélection mais à qui on a confié le soin de rédiger les notes, n’apprécie pas mon travail. Vous comprenez que vos propos sur le même sujet me font chaud au cœur.
    En ce qui concerne les textes religieux, je ne marche qu’aux souvenirs que j’en ai gardés, qui ne datent pas de mon enfance mais de lectures plus tardives. Je connais assez bien les Evangiles mais mon propos est d’abord d’en tirer une matière poétique, ce qui fait qu’il ne faut pas se livrer à une lecture croisée trop minutieuse. Les dérapages de la mémoire, je les garde, car ils me permettent par le libre jeu des associations d’avancer dans ma rêverie littéraire. Je suis aussi très sensible à votre lecture analytique. D’accord avec vous en ce qui concerne le jeu des pronoms qui progressivement font apparaître le narrateur, qui n’est pas l’auteur, dans Le Monde à peu près, lequel pointe son nez dans Pour vos cadeaux et apparaît en personne dans Sur la scène comme au ciel. De sorte que l’intrigue qui structure cet ensemble c’est celle de l’apparition in fine de l’auteur derrière ses écrans successifs.
    Pour ce qui est de l’étiquette, quand on m’objecte que mes livres ne sont pas des romans, je dis moi, que c’est du roman, c’est-à-dire de la matière romanesque. Je crois que c’est la définition la plus juste, dans la mesure où je reconnais le caractère autobiographique de mon approche. Mais le préalable, c’est l’écriture, ce n’est pas de raconter ni des histoires, ni mon histoire. On peut rêver « d’un livre qui ne tiendrait que par la seule force interne de son style ». Malheureusement les choses qui existent sont importantes, comme dit Claudel dans le Pain dur. Toutes les tentatives pour se débarrasser du référentiel se condamnent à l’hermétisme.

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