L’HONNEUR EN CONTRECHAMP


Article paru initialement dans :

BONIFACE Xavier,dir., 2004, « Du sentiment de l’honneur à la Légion d’honneur » in La PHALERE, Revue européenne d’histoire des ordres et des décorations, Institut Napoléon, n°5, Paris, pp. 231- 252.
ISSN : 1627- 6582
ISBN : 2-95155118-3-5


« Que manque-t-il à cet état des lieux ? Ah ! oui : au mur de la cour d’honneur, la plaque de marbre où étaient inscrits les noms des
ELEVES MORTS POUR LA PATRIE ET POUR LES AUTELS
Est fendue. »
Valéry Larbaud, 1926, Fermina Marquez.


L’une des manières de s’intéresser aux représentations sociales de l’honneur consiste à porter un regard sur certaines de leurs mises en récit.
A cô té des récits de vie, paroles de « Poilus » et autres témoignages, carnets de guerre 1... il convient, à notre sens, d’accorder une place privilégiée aux fictions romanesques.
L’attrait de ces fictions vient de ce qu’elles permettent de dépasser la « posture d’individualisation », celle des « sujets désenglobés » pour reprendre les mots de Legrand (2000). Moins individualistes, mieux ajustées à des perspectives sociales et historiques, moins circonscrites, et cependant mieux ancrées aussi sur l’imaginaire, des telles fictions permettent une mise à jour dynamique des représentations en les soumettant à l’épreuve de la narration où se croisent texte et sens; rendant possible une restitution de l’unité concrète du monde et de la vie, ce qui ne va pas sans déchirements ni ambiguïtés; le roman s’invite sur les scènes occupées par l’histoire qu’il finit par concurrencer, comme l’a bien souligné Kundera (1986).
De ce point de vue, la publications du roman de Jean Rouaud – Les Champs d’honneur – offre l’occasion à la fois d’apprécier, à travers une biographie familiale, la pertinence et la permanence – toute relative selon nous dans la modernité, du sentiment de l’honneur. Ce roman permet également de redessiner – mais à titre d’hypothèses car cette approche ne se veut pas exhaustive ! – des lignes d’évolution destinées à caractériser la production des romans français consacrés à la guerre 14-18; d’un prix Goncourt à un autre, depuis Barbusse jusqu’à Rouaud, pour aller vite…


1. PARLER DE L’HONNEUR? Réflexions préalables.

Le succès reçu par un roman contemporain intitulé Les Champs d’honneur peut surprendre.
En effet, porter, aujourd’hui, de l’intérêt au sentiment de l’honneur est relativement difficile :ce n’est pas, - ce n’est plus? - un sentiment qui va de soi. On ne peut, de toute évidence, que s’interroger sur la persistance, en tant que signe plus que comme réalité si l’on veut 2, du sentiment de l’honneur dans le monde moderne.
Comment repousser les questions qui viennent rapidement à l’esprit dès qu‘il s’agit de ce sentiment? Un tel sentiment ne paraî t-il pas, à bien des titres, ne plus s’accorder qu’avec des discours de pure rhétorique, qu’avec des signes éphémères, et une reconnaissance fragile; c’est un sentiment désormais rarement susceptible de véritablement : prendre. Il est guetté par une désaffection, par diverses formes d’abandon de la part de sujets enclins désormais à chercher ailleurs d’autres ressources pour se manifester, s’exprimer, se mettre en scène et en valeur. S’il fallait, comme la citation de Valéry Larbaud nous y invite, dresser un rapide état de lieux, que pourrait-on dire?
Le sentiment de l’honneur ne semble plus pouvoir se produire que dans un effritement des signes et une raréfaction des contextes qui lui seraient propices. C’est ce qui fait que bien des interrogations surgissent dès qu’il en est question. En voici, dans la foulée, trois séries:
  1. Tout d’abord, celle-ci : un tel sentiment peut-il encore s’affirmer valablement dans un monde accordé aux exigences de la rationalité technicienne, un monde pour le moins désenchanté? Si un soupçon pèse sur ce sentiment, c’est d’ailleurs à cause d’une contradiction interne à ce sentiment. D’un cô té, ce sentiment paraî t se nourrir de vertus certes « sublimes »3, mais, par là même, c’est-à-dire en se refusant aux atteintes de l’échec, il ne fait d’un autre côté, que l’accueillir sous prétexte de le dépasser. Il n’y a pas de sentiment de l’honneur sans une forme de rencontre et de confrontation avec l’absence de réussite : l’honneur pointe là où est encouru le risque du déshonneur; avec ce paradoxe (français?) de correspondre in fine à une « mystique de l’échec »4, à un mythe, celui de « la défaite glorieuse », voire à une « griserie du désespoir …appelé …le panache », ce « détestable panache » selon Dutourd qui conclut sa diatribe : « Ce panache de plumes est un panache de fumée » (p.66). Du coup, confronté aux exigences de la réussite, à l’injonction généralisée de l’action positive et du souci de vaincre, ce sentiment ne s’en trouve-t-il pas de fait et depuis plus longtemps qu’on ne le suppose : invalidé 5?
  2. Comment nier, ensuite, que cette persistance ne revête, par bien des côtés, des allures d’anachronisme? A bien des égards, ce sentiment ne renvoie plus qu’à des rituels affaiblis 6, alors même qu’il demande à se renforcer dans une exaltation qui, même contenue, ne peut naî tre que dans la reconnaissance vive, vraie et toujours clairement affichée, proclamée? En quoi, de plus, un tel sentiment qui élève, distingue, pourrait-il convenir au grand nombre? Pire : dans le cas des guerres modernes, à la foule de ceux morts simplement, en masse, au combat? Ne restent, comme l’écrit Rouaud, que de « pieux souvenirs des héros », éventuellement « un formulaire pour roturiers, pour la piétaille, celle qui s’allonge sur les monuments aux morts sculptés sur le mode de la déposition » (p.156). Ce sentiment serait dès lors : inadapté.
  3. -Enfin, le sentiment de l’honneur ne serait-il pas profondément sans résonances dans un monde fortement agité, dont l’ordre a été bouleversé par tant de cataclysmes, et les codes irrémédiablement brouillés, les valeurs déplacées sur des territoires secondaires 7? Sentiment inapproprié finalement.
Invalidé, inadapté, inapproprié? Passe encore. Car il y aurait plus grave; vidé de tout sens, ce sentiment serait : exploité. Exploité au profit de ceux –et ils seraient peu nombreux, - Canetti (1984) 8 les nomme : « vrais potentats aussi grotesques qu’incroyables » qui, en ce monde moderne comme autrefois : « les conquérants célèbres de l’Histoire, » dit-il encore, n’ont qu’une seule ambition : survivre aux autres plus encore qu’assurer leur pouvoir, singulier, finalement solitaire. Exploité jusqu’à saturation, bradé comme le sous-entend Franck (2004), un rien provocateur et moqueur, dans le titre d’une de ses chroniques littéraires: « Légion d’honneur pour tous ». La célébration de l’honneur au lieu de produire un renforcement d’un sentiment profond et authentique, et finalement : un exhaussement du sujet qui se construit en se proclamant par le geste et la parole, pourrait n’être qu’une modalité de l’assujettissement politique. L’honneur accordé aux uns peut, de plus, être accompagné d’un sentiment d’injustice. Cette injustice éventuellement sera aggravée par le déshonneur qui tombe sur d’autres. de là une condamnation généralisée : ainsi, pour Scoff (1984), « née sous le signe de la peur et de l’hystérie collective, la guerre ne peut s’épanouir que dans le désordre et l’injustice »9 Il y aurait donc comme une sorte de désaveu profond, avec ceci que si la modernité condamne, relègue à tout le moins le sentiment de l’honneur, c’est que l’un des événements fondateurs de cette modernité à savoir précisément le conflit de 14-18, comportait fondamentalement ce désaveu 10. Pour reprendre les mots de Cendrars (1946), engagé volontaire, jugeant cette guerre : « J’étais déçu » Déception, désaveu qui tiennent en ceci : « La guerre, ce n’est pas beau… quand on y est mêlé comme exécutant, un homme perdu dans le rang, un matricule parmi des millions d’autres, (elle) est par trop bête et ne semble obéir à aucun plan d’ensemble mais au hasard »11 (p.93). D’où son refus de toute récompense, y compris d’« une pipe de maïs », c’est le tire d’un chapitre, offerte par le général de Castelnau. Refus qui lui vaudra « 10 jours de la part des sergents, avec le motif : «…pour avoir répondu avec insolence à un supérieur »; lesquels 10 jours se multiplièrent d’échelon en échelon » ! et la reconnaissance d’un de ses compagnons d’armes, à qui il la fit donner arguant de sa qualité de collectionneur : « Je te revaudrai, ça, caporal. Une pareille pipe! Une pipe d’honneur, une pipe historique… » (p.405) 12.

Cependant, bien que touché par diverses formes de désaveu, malmené parfois, malvenu aussi, un tel sentiment ne disparaî t pas complètement. Persistant, ou résistant, ne conserverait-il pas une certaine positivité, ne serait-ce que parce qu’il reste précisément chargé encore de toute la force d’un sentiment? On peut en effet se demander s’il ne donnerait pas à voir, confusément sans doute, difficilement par les temps qui courent ou encore en creux, la place que certains veulent continuer à jouer sur la scène embrouillée des événements. Ce sentiment désormais un peu laissé à l’abandon, n’aiderait-il pas, malgré toute sa charge négative, ou les dépréciations qui l’affectent, à « montrer le point d’impact entre l’historique et l’affectif »13? Ne faudrait-il pas interroger quand même ce sentiment au croisement de l’émotionnel, du ressenti et de l’action, volontaire et même involontaire 14. Pour prendre vraiment la mesure de ce sentiment, il conviendrait donc peut-être de reformuler les questions initiales et qui nous étaient venues, d’une façon différente, afin de ne pas simplement aligner l’ordre des choses sur l’ordre événementiel. Mieux vaudrait les prendre dans le repliement des intériorités où les choses et les signes viennent se loger pour se constituer en ce que Barthes approchait sous le terme de « biographèmes», ces signes discontinus - simples inflexions, goûts ou détails, secrets intimes, sensuels aussi- signes qui disent mieux le sujet que sa biographie, récit d’une vie lissée par les mots et les discours15.

Invalidé, inadapté, inapproprié, le sentiment de l’honneur ne serait-il qu’une survivance ou une curiosité dont il ne faudrait se préoccuper que pour mieux s’en méfier parce qu’il ne renverrait plus qu’à des signes trompeurs, affaiblis, vidés de tout sens; pire : prêtant à sourire; ils seraient ainsi dérisoires 16? Ou bien, au contraire, les discordances liées à ce sentiment ne peuvent-elles fournir des occasions, non pas véritablement d’ajouter à la collection des objets dont se saisissent au besoin les historiens, mais de repenser ce qui se tisse dans les rapports entre l’événementiel, personnel ou collectif, et les profondeurs de la conscience, ou plus simplement : de mettre à jour ce à quoi l’on tient, peut-être ce par quoi l’on tient?
On trouvera dans les lignes qui suivent une tentative pour entrer dans la compréhension de cette texture, et nous le ferons en jetant un regard sur une œuvre où l’Histoire se mêle à des histoires : Les Champs d’honneur de Rouaud17 roman de guerre mais pas seulement, dans lequel le lecteur est invité à comprendre, avec retard, avec recul? « tous ces pèlerins de leurs douleurs… ne parvenant pas à s’arracher de ce paysage balafré où la valeur symbolique de leur existence a été portée à un si haut niveau que depuis elle n’a plus la même saveur » (p.168).


2. LES CHAMPS D’HONNEUR : UN ROMAN SUR L’HONNEUR?

Le succès de ce roman l’a rapidement placé dans le domaine public. Chacun sait désormais que « Rouaud (a) consacré cinq livres à raconter la vie terre à terre des siens à Campbon, fixés au milieu de « la rase campagne de Loire-Inférieure ». Il y avait eu des guerres, des bombardements, des morts subites … et une 2CV de quincaillier ambulant sur des routes bordées de genêts. » et Rollin (2004), le critique du Canard enchaî né de conclure : « C’était l’ambiance Rouaud » (p.6). Des guerres, des bombardements, des morts subites, et une 2CV,? Oui, d’une certaine façon, c’est bien l’univers révélé par l’auteur sauf que … c’est exactement un dévoilement inverse : une 2CV (ce qui pointe la distance temporelle, historique, avec la scène du champ de bataille), des morts subites, pour en arriver à la fin seulement à ces « champs d’honneur » qui se donnent à voir en couverture et qui, surtout, font le titre 18. L’évocation de scènes du champ de bataille donnent moins à lire quelques pages d’un roman de guerre ordinaire qu’ils ne sont une occasion d’approfondir la réflexion sur les sentiments manifestés face à la mort, à la disparition et à la confusion des corps. Les champs d’honneur n’y seraient convoqués que pour être révoqués ou : parce qu’ils ont déjà été révoqués, l’essentiel revient à prendre la mesure de cette « martingale triste dont nous découvrions soudain le secret » (p.9), comme l’arrière-fonds des histoires de chacun et peut-être de l’Histoire.

S’il est vrai que Les Champs d’honneur portent quand même témoignage sur l’honneur, c’est au terme d’un réarrangement des signes et ce réarrangement se produit contre la continuité historique et contre ce qui la fonde : une mémoire entretenant par couches successives, régulière, la pertinence des signes presque archivés de facto. Ce bouleversement est un dérangement perpétré en secret dans le grenier de la maison familiale par le grand-père. L’auteur parle alors de « nouvelle donne » : « Sur les étagères où avaient été déposés au fil du temps de précieux déchets de civilisation, au point de constituer une sorte de relevé stratigraphique des générations successives et de leur élémentaire idée de survie, grand-père, en modifiant le spectre de cette accumulation avait brouillé le temps » (p.133). Brouillage du temps, autre histoire, objets à redécouvrir, généalogie à reconstruire et surtout, plus encore, dans une boî te à chaussures : un ensemble de signes, un texte fragmentaire, lacunaire à recomposer : « Il y avait là des photos, des cartes postales, des lettres, une broche, un médaillon et deux cahiers. « (p.135); après la 2CV, après les morts subites, peuvent enfin s’écrire dans leur complexité et dans un certain entremêlement, - les Champs d’honneur. Le fait est que cette écriture porte des traces de l’individualité de chacun des acteurs, qu’elle éclaire des parcours, des destins, qu’elle est biographique mais avec ce paradoxe que s’y condense une donnée collective, qu’elle donne l’exemple d’une absence d’originalité.
Pris dans les entrelacs d’un événement collectif, ayant mobilisé toutes les énergies, les ayant aussi dépensées, dilapidées, la biographie perd de son individualité sans perdre de sa singularité. A l’occasion d’un entretien accordé à Truong (1998, p.57), Rouaud constate: « que la campagne se remet tout juste de ce traumatisme de la première guerre » et de là, s’interroge sur « ce que cela fait de passer comme pour ma commune natale de 3500 habitants en 1914 à 2200 douze (?) ans plus tard? »; « Qu’est-ce que ça fait d’avoir ces trous pour cause de guerre dans l’arbre généalogique familial? ». Et les questions qu’il pose, sont bien des questions collectives qui ne peuvent paradoxalement recevoir de réponses collectives que si elles sont aussi traitées comme des questions familiales et personnelles.
Cette disposition de l’écriture oblige à reformuler la question de l’honneur : est-il possible de reconnaî tre, découvrir et surmonter, ces autres sentiments qui sont finalement venus faire obstacle au sentiment de l’Honneur et l’obscurcir, tout en lui répondant comme en écho? Des sentiments qui viennent buter sur le sourire des morts : « Pierre sourit du fond de l’horreur, c’est la meilleure nouvelle qu’il donne » (p.177); le sentiment de l’honneur s’efface devant le sentiment de l’horreur, en contrarie l’écriture avec ce cri qui sert de point final au roman : « oh, arrêtez tout » (p.178). Quels seraient ces sentiments –échos?

Le premier serait peut-être celui que Winock (1997, 1999) pointe : le sentiment de colère de tant de jeunes gens qui, dès 1930, se rejoignaient dans ce cri, et cette douleur, formulé par Mounier : « Périssent l’honneur national, l’honneur familial, l’honneur des partis, s’ils s’établissent sur la déchéance des personnes composantes » (p.253)19.
Peut-être aussi celui d’un « contretemps »; Camus le notait à sa façon lorsqu’il signalait que « les Français, par exemple ont commencé la guerre de 1914 avec les moyens de 1870 et la guerre de 1939 avec les moyens de 1918 ». Ce qu’il qualifie quelques lignes plus loin de la conscience d’un « décalage désastreux », ne concerne pas seulement, on s’en doute, les moyens engagés dans les combats et la stratégie militaire qui les met en œuvre 20. Il touche à un retard essentiel et, pour ainsi dire, inévitable qu’il formule à sa manière, relativement saisissante, en rappelant la leçon de Hegel : « L’Histoire court pendant que l’esprit médite ». Ce dont il faut bien prendre la mesure ici, c’est que cette inadéquation ne concerne pas uniquement ce qui faisait l’objet de la réflexion de Camus c’est-à-dire la pensée mais aussi tout ce qui accompagne, fortifie et gêne l’homme et que l’on peut ranger rapidement sous le terme d’usages sociaux21. Mais, ce tragique et cette incapacité se reportent sur d’autres domaines comme l’incapacité où se trouvent les individus à accorder leur comportement aux situations auxquelles il faut répondre et qui parfois les menacent. De là, des réponses dérisoires. On en trouvera une illustration dans Les Champs d’honneur Voici un officier qui, confronté à une attaque au gaz, « ordonna d’ouvrir le feu. » Et Rouaud poursuit avec ironie douce-amère puisqu’elle se conjugue étonnamment avec une certaine poésie: « Il présumait que derrière ce leurre se dissimulait une attaque d’envergure. C’était la première fois que l’on cherchait à tuer le vent » (p.148). De là, cette invitation à reconnaî tre ces situations de décalages désastreux, c’est-à-dire non seulement à en raviver le souvenir forcément douloureux mais encore à en prendre pleinement conscience. Et cette prise de conscience commence avec la nécessité d’en dire la vérité: « Les règles de la guerre, si précieuses à Fontenoy aux ordres du dernier des condottières, provoquaient dans cette querelle d’arpenteurs des bilans d’abattoir et une esthétique de bauge » (p.147)22.
Autrement dit : il est difficile de donner une place, autre que celle d’un archaïsme ou d’un mensonge, au sentiment de l’honneur dès lors que le cadre dans lequel il lui est donné de se manifester, a désormais disparu. Le sentiment de l’honneur n’est inscrit et possible, selon une typologie rappelée par Challiand (1990) que, dans ce qu’il nomme: les guerres à objectifs limités. Il précise qu’elles appartiennent à un monde précisément dominé par un code de l’honneur et des règles strictes de comportement guerrier. C’est dire que dans le cadre des guerres à but absolu, les adversaires ne s’entendent même plus sur les formes et les logiques du combat. Dès lors, si le lieu de l’honneur, son champ : lieu des combats d’homme à homme et lieu où l’on meurt, n’est pas assumable dans une guerre à but absolu : élimination complète de l’autre par tous les moyens, le sujet, l’individu doit se replier sur d’autres terrains, d’autres lieux où le sentiment de l’honneur va reprendre place mais différemment. Et cet exil, ce retirement si l’on accepte le mot, justifie le pluriel que Rouaud met : ces champs encore favorables à des formes spécifiques et sans doute moins guerrières de l’honneur, quels sont-ils? Les champs les plus éloignés, des champs où le sujet dans son individualité croit pouvoir d’une certaine façon se reconstituer 23, où l’altérité et tout au moins certaines formes de l’adversité, paraissent maî trisées, maî trisables. Elles en constituent pourtant le contrechamp.


3- DES FORMES DIFFERENTES DE L’HONNEUR

Et si le champ d’honneur n’est plus accessible aux combattants24, soldats plus que guerriers et qu’il est même refusé, d’autres espaces se présentent comme des refuges possibles; il en va ainsi de l’espace domestique, au risque d’un amoindrissement : celui qui fait aller de l’honneur à l’honorabilité. C’est pourquoi Rouaud avant de retrouver le champ de l’honneur est conduit à revisiter différents lieux. Dans ces lieux, c’est à chacun de mener son combat, des combats minuscules où il est, par exemple, donné à « des adolescents.. de se ceindre le front d’un foulard ou d’une cravate empruntée à leur père.. en poussant le « Banzaï » des kamikazes » (p.10). Et l’un de ces lieux est la 2CV, lieu avec ses codes, lieu où : « On veillait à ne pas hausser le ton : la 2CV de grand-père était un endroit solennel, non son armure comme le laissait penser l’état pitoyable de la carrosserie mais sa cellule » (p.13), lieu où le sujet joue sa représentation fantasmée; d’une part, lieu chevaleresque mais ici déprécié, l’armure; d’autre part, lieu à la fois biologique et spirituel, la cellule; dans ce lieu se mènent des combats, dérisoires ou désopilants comme l’on voudra, se produisent des formes ludiques de l’affrontement, ici aux gouttes de la pluie sur les vitres : « Le jeu, bataille navale rudimentaire, consistait simplement à annoncer « Touché » quand l’une d’elles, plus forte que les autres, nous valait un sursaut, le sentiment d’être la cible d’un tireur inconnu »; le sentiment n’est plus qu’une impression, une simulation, et ce qui reste de l’honneur, c’est une retenue derrière laquelle pointe clairement un interdit, celui de confondre le jeu et le réel, mais aussi implicitement une impossibilité, celle de retrouver la souffrance des corps, ce dont le roman sera comme le long travail de réinscription. Aussi faut-il bien comprendre cette nécessité : « La seule règle était d’être honnête, de ne pas s’écrouler sur le siège, mimant des souffrances atroces, pour une goutte anodine ». Au début du roman, derrière l’honnêteté se cache, invisible, imprévisible pour ainsi dire, l’honneur. encore que l’auteur prévient : « C’est en subissant la loi de tels petits faits que l’enfance bascule, morceau par morceau, dans la lente décomposition du vivant ». Décomposition à entendre comme une déconstruction et un anéantissement; mais décomposition à comprendre aussi et à l’inverse, comme l’occasion d’une patiente reconstruction (intellectuelle) et d’une recréation (littéraire) selon un dévoilement progressif, de la 2CV aux morts subites, qui est un cheminement symbolique jusqu’aux Champs d’honneur.

Comment ne pas reconnaî tre que la meilleure manière de prendre la mesure de ce dévoilement reste de relire attentivement ce roman complexe, - décisif? Simplement, qu’on nous permette juste quelques remarques. A lire le roman, on s’aperçoit, en effet, que les modes et les mondes mineurs du sentiment de l’honneur passent par la médiation de certains signes et de certains objets, parfois disséminés, pris comme dans une sorte de puzzle pour la mémoire; ils sont aussi en corrélation avec d’autres espaces ou façons d’être; ils ont enfin, leurs acteurs, leurs héros et leur héroïsme.

Le sort fait aux objets est particulièrement intéressant. Ils sont comme autant de signes qui permettent d’approcher la singularité des personnes; c’est le cas de la cigarette « une marque rarissime qu’on ne vit jamais fumer que par lui » (p.9) et le narrateur d’ajouter : « on arrêta sans doute la production à sa mort ». Ces signes-objets sont comme des concentrés de signification. Ce sont des marques individualisantes mais surtout ils appartiennent à la biographie. Ils attestent les qualités ou la position occupée par chacun, leur système de valeurs et la valeur de leur système; ainsi le grand-père, « l’axe autour duquel tourne toute la maisonnée, se caractérise moins par son autorité, que par une sorte d’inaptitude à l’action qui se décline en rejet de l’agitation, en détachement, dans un certain silence et des formes d’humour, ou une distance affectueuse qui se retrouvent au fond dans « cette apparence de vieux chinois » (p.48). Ils disent donc les manières d’être mais aussi la sensualité qui se glisse dans une existence; on peut y voir un « biographème ». En même temps, bien qu’individualisant, bien que fortement personnalisant, ces signes relèvent d’un ordre social collectif. Il serait possible de commencer le recensement de ces signes : canne, fauteuil,… Ces signes, parfois, perdent en signification, en même temps qu’ils changent de fonction; perdant leur usage, ils s’abolissent en bibelots comme on le voit avec un dentier devenu presse-papiers. Pris dans ce mouvement, traces et lieux de commémoration de la guerre elle même s’épuisent : un « obus conique en laiton » se retrouve « mêlé à tous ces objets …sans légende » (p.134), et tel nom glorieux devient simple adresse anodine, (anonyme?), où le grand-père vient satisfaire un besoin de douceur !, petit travers sans conséquences: « Autrefois, il achetait des bonbons au détail … à Nantes… rue de Verdun » (p.128) ! Mais il arrive aussi qu’il reste une attache personnelle, une marque, de sorte que le legs des bibelots est vécu comme une « ascèse, un déblaiement de la mémoire» (p.30). Tous ces signes-objets inscrivent de l’humain, ils sont à l’articulation de ce qui distingue et de ce qui relie. Il en va ainsi, pour un meuble dont le nom est programmateur : « cette travailleuse, c’était sa mère, sa grand-mère, elle et toutes les femmes laborieuses de la famille –une stèle. »(p.30). Objet d’une généalogie donc.
Finalement, l’essentiel est qu’ils inscrivent un ordre social, ordre qui affiche les critères en vigueur dans cette sphère, sphère que l’on pourrait qualifier de domestique et/ou bourgeoise par opposition à d’autres. Toute manipulation de signes y est soumise à la règle impérieuse de la discrétion et de la réserve, du rejet de l’effusion et de l’ostentation, principe dont la grand-mère se donne comme la dépositaire et le garant. Ainsi, elle « n’attachait pas d’importance à la perte des signes extérieurs qui posent le notable » et « avait des mots cinglants pour ceux qui s’y laissaient prendre » (p.29). Face à un événement imprévu, incongru, dérangeant, la règle est la même « grand-mère ne voulait pas d’histoire. Elle recommandait de ne pas ébruiter l’affaire et même de taire ce que nous savions » (p.57). Cette règle s’oppose, on le sait, à celle en vigueur dans le monde de l’honneur, gouverné par l’opinion décrit par Hobbes. Analysant la conception hobbienne de l’honneur, Boltanski et Thévenot (1994) mettent à jour ce mécanisme constitutif de la personne : « un dispositif dans lequel les « signes » (paroles ou actes) joués par un « acteur » … va permettre de construire la grandeur relative des personnes les unes par rapport aux autres (les plus grandes étant celles auxquelles le plus grand nombre attribue les signes d’honneur) » (p.128). Sans entrer dans une analyse plus fine, il faut noter que ces mondes s’opposent tout en étant parfois en relation. On pourrait également s’interroger sur les liens entre le monde domestique et la cité de la « spiritualité », au seuil de laquelle certains s’aventurent; d’où le rôle de « portier » de Frère Eustache, « unique confident de l’abbaye de La Melleraye » (p.37) dont l’amical bavardage offrait au grand-père « prétexte à de salutaires échappées »(p.42); mais, pour l’essentiel, les actes, paroles, signes échangés le sont de façon antagoniste avec le monde de l’opinion et de la grandeur relative, relative parce que soumise à l’opinion. Il ne se produit que quelques écarts dans la sphère domestique. Exemplaire, la petite tante Marie, « cette vieille fille mère immaculée » qu’« une seule fois (lors d’un mariage) on surprit en flagrant délit de coquetterie » (p.144). Rouaud conclut : « Ce sublime chant du cygne en l’honneur de son neveu ne saurait effacer trente année de renoncement, d’oubli de soi ». Rien donc ne subsiste des formes glorieuses de l’honneur, de ces passions orgueilleuses qui contribuent à l’exaltation du moi, à une tension de la volonté, à cette force vitale et cette exigence de célébration, rien de ce qui nourrit le sentiment de l’honneur dans la sphère aristocratique; Rouaud nous invite à partager la vie bourgeoise où même le mariage n’est qu’« union triomphante de commerçants prospères qui lançaient sur leur descendance une OPA radieuse » (p.25). Et pourtant…

Et pourtant, il y a un héroïsme caché, secret, une autre manière de faire le don de soi, de se sacrifier, de verser son sang…
Certains signes opèrent une transformation qui permet ce retour et, pour ainsi dire, ce retournement de l’honorabilité bourgeoise à d’autres formes de l’honneur. La coquetterie elle même peut en fournir un signe secret comme avec ces « pointes d’or implantées quelques semaines après la naissance » (p.114) dans les oreilles des petites filles. L’auteur ne s’arrête pas à la désémantisation des signes et des codes. Il y perçoit plutôt « une sorte de rituel tribal qui apparentait notre bonne tante chrétienne aux princesses barbares ». Autre grandissement : plus loin, il peut la qualifier de « notre petite vierge Marie » (p.132) dès lors qu’elle quitte ce monde ordinaire et que l’individualité médiocre s’estompe pour faire place à une autre dimension, dès lors que « cette part qui l’identifiait à nos yeux, s’était estompée, gommée… débarrassée de ses marques, comme, oui, sans connaissance »(p.111) et l’auteur d’emprunter pour dire cette mutation à la Bible comme dans les lignes qui suivent, où, évoquant la résurrection des morts, il s’interroge : « Que dit Jean sur la réapparition de Jésus ce matin halluciné où achoppe la multitude? ». Même si le regard reste parfois amusé, les figures familières doivent être regardées autrement, pour en sortir grandies et dans cette métamorphose, ce changement d’optique, c’est cette fois la petite tante qui joue le rôle de médiateur.

Si le bouleversement du grenier a provoqué un réarrangement des signes inscrits dans l’histoire, c’est en perdant la tête qu’« une errance au fil de ses souvenirs » (p.117) a permis de retrouver une histoire oubliée chargée d’une vérité symbolique enfouie. Le puzzle se remet en place dès lors qu’« on l’a laissé vadrouiller du côté de sa mémoire archaïque » jusqu’à des coïncidences qui inscrivent un autre texte, une autre logique des signes. Certains événements viennent se réécrire alors différemment; ainsi, lorsque la petite tante mourut, « on s’avisa qu’on était le 19 mars, la Saint-Joseph, comme si au cours de son périple inconscient elle avait épluché chaque jour le calendrier pour débarquer ce jour-là précisément qui unissait pour elle le neveu récemment disparu et le souvenir lointain de son frère » (p.131). Sans trop insister, retenons que, pour l’essentiel, ce texte autre renvoie aux champs d’honneur, plus exactement à la mort de Joseph en commençant par la relecture de : «- son nom sur une image pieuse et patriotique… monument de tristesse à l’en-tête d’un roman héroïque : « Les Champs d’Honneur » et au sous-titre d’une édition de gare : « Où coula à flots le sang de France en 1914-1916 » (p.155). Il n’est certainement pas inédit que « le sujet d’un livre se découvre à la fin de l’œuvre », pour reprendre les mots de Picon (1963, p.29), c’est-à-dire au moment où « la narration de la vie », inscrit une tension vers l’œuvre, moment où l’écriture reçoit « son objet ». Ici, l’objet d’écriture, c’est d’abord le rabaissement d’une pseudo littérature héroïque, ravalée au rang de littérature à bon marché, littérature qui prête à sourire : « on annonce une brochure à paraî tre après la guerre » (p.155). Surtout, il y a cette sorte de mouvement du recto au verso 25, dans lequel un échange désespéré se produit du sang viril, versé par le soldat, au sang féminin, « sang pour sang, le marché est honnête » (p.154), à la fois vain et irréversible, dans lequel se consume tout l’honneur de la petite tante, définitivement grandie. Les champs d’honneur ne sont peut-être pas là où on les situe habituellement, là où ils sont (socialement) en lumière…mais dans le secret (du) biographique, à jamais enfouis dans l’énigme d’un mouvement irréfléchi, irrationnel, mouvement du corps entier, porté par une passion assumée, et véritable objet du récit.
Telles sont quelques pistes que nous aimerions proposer à qui accepterait notre invitation à reprendre la lecture du roman de Rouaud.


CONCLUSION
En ce point, il nous est permis de mieux comprendre et expliquer l’importance du roman de Rouaud.
On comprend bien que Les Champs d’honneur donnent à l’expression littéraire du sentiment de l’honneur une forme originale; non seulement, ce sentiment n’est pas immédiatement reconnaissable, ni donné, mais encore il se trouve comme retourné du masculin au féminin, de manière cachée, entouré qu’il est d’abord par une sorte de secret et finalement par une impossibilité, une malédiction. On pourrait se demander si ce qui s’y dessine, ne serait pas une réinscription des corps – on relira l’expédition de Pierre, épopée dérisoire et tragique, pour retrouver dans la forêt de Commercy, des « os rendus à leur impeccable blancheur…tous ces os inidentifiables » (p.170), des corps anonymes à jamais et qui finiront dans une boite de madeleines ! A ce propos, une dernière question se fait jour : comment accorder une place à l’honneur, dès lors que « le drame du soldat inconnu était moins d’avoir perdu la vie que son nom » (p.160)? Or, le sentiment de l’honneur se nourrit d’une expression de l’individualité forte, exaltant un nom, celui d’un individu, d’une lignée reconnaissable et reconnue. L’honneur ne se partage pas avec l’autre et il se proclame. Peut-être est-il aussi (toujours?) d’un autre temps. Et c’est pourquoi il ne se confond pas avec ce que le poète de la modernité (et) de la Grande Guerre, Apollinaire, finit par désigner comme : « la beauté du Devoir ». Le poète écrit :

« Prends mes vers ô ma France Avenir Multitude
Chantez ce que je chante un chant pur le prélude
Des chants sacrés que la beauté de notre temps
Saura vous inspirer plus purs plus éclatants
Que ceux que je m’efforce à moduler ce soir
En l’honneur de l’Honneur la beauté du Devoir »

17 décembre 1915.

On peut également, et ce sera le deuxième point de notre conclusion, expliquer l’importance du roman de Rouaud en le replaçant dans la dynamique des romans de guerre et non dans des processus de reprise, de répétition, ce qui serait stérile, voire dérisoire 26. L’intérêt qu’ il faut accorder au travail d’écriture déployé dans Les Champs d’honneur est porté par cette question: Comment apprécier ce mouvement par lequel toute une littérature de témoignage - disons Barbusse -, ou de réécriture historiciste –disons Michelet 27 - consacrée à la guerre 1914-1918 se trouve traversée et réactivée par un projet de nature essentiellement biographique?
En clair, cette investigation permet de mieux cerner la spécificité de l’écriture littéraire de Rouaud. C’est une littérature qui rencontre, sans s’appesantir sur elles, les fonctions descriptive : – témoigner sur les horreurs de la guerre, de représentation ensuite : – raconter par le menu l’existence d’une famille bourgeoise en province, et, enfin, décorative : – éclairer une scène par une autre en arrière-plan, contexte historique ou cadre familial mais qui les conduit vers une sorte d’achèvement. Certes, dans cette perspective, on y perçoit bien encore une tentation de la Forme 28, notamment par le recours à des marques de l’ironie qui désamorcent ce qu’un tel récit pourrait alourdir, mais aussi à l’inverse par une proximité affichée avec une parole empruntant au mythe ou aux grands récits. D’où par exemple cette poétisation de l’arrivée des gaz qui rappelle, par contraste certes, « l’aube de méthane des premiers matins du monde » (p.148), une Genèse. L’essentiel reste que cette littérature inscrit du biographique, mettant à jour une autre histoire, d’autres signes sous les signes, un autre langage qui passe aussi par le corps et le désir; pour preuve de la place du désir : l’escapade du grand-père, sensible à « ce beau hâle cuivré qu’il cherchait lui-même sur le corps nu des femmes du Levant » (p.177). Ainsi, avec Rouaud, le roman de guerre continue de se déplacer. Comme l’a montré M.J Green (1993) 29 les romans de guerre, s’éloignent d’abord, dans l’espace, du front vers l’arrière, dans le temps aussi en s’éloignant peu à peu des paroles de témoignage vers des recompositions s’appuyant plus sur des images, des signes que des faits. Alors que bien des romans de guerre ne font plus aujourd’hui que rabattre le sentiment de l’honneur sur l’une de ses lignes les plus basses : la réparation des injustices et la dénonciation des atteintes portées à la dignité humaine, ce que nul ne contestera, Rouaud poursuit cette évolution autrement. Au delà de toute réparation et du réajustement des mémoires, son travail d’écriture ouvre sur une distanciation, offrant comme une sortie possible à la brutalisation du littéraire ou tout au moins permettant son évitement. En cela, - malgré des thématiques, des « images » communes qui forment désormais un stock pour du romanesque30 : le sang, le gaz, la boue, … - lire Rouaud, ce n’est plus lire ni Dorgelès, ni Céline, ni Guilloux, ni Martin du Gard ni même un certain Malraux pour ne rappeler que quelques-uns des plus grands… Ce que signifie le roman de Rouaud, c’est une révocation ménagée de cette littérature qui pourtant envahit actuellement la production romanesque; et s’il fallait redécouvrir des œuvres de langage qui parleraient une langue plus en accord avec l’honneur, peut-être faudrait-il lire celles qui ont pris de la hauteur; on les trouverait chez Giono, un autre Malraux, Saint Exupéry, ceux qui ont dit non les combats de la boue mais les affrontements qui ont lieu sur une autre scène, plus haut, dans les airs 31 ou ceux qui ont pressenti, derrière le tragique, la poésie d’une époque autre et qui reste encore à découvrir. Tel encore et toujours, ce poète, « blessé à la tête trépané sous chloroforme », Apollinaire, qui, dans Calligrammes (1925) 32, accède à la beauté du devoir en le soumettant, même s’il y a le risque d’une idéalisation de la « belle guerre », au…devoir de beauté. Dans le Chant d’honneur, la France répond au poète en lui conseillant de s’attacher au « Souci de la Beauté non souci de la Gloire » (p.175) Au delà de l’accomplissement d’un devoir, au-delà d’une légitime reconnaissance sociale pour des actes de bravoure, du courage et de l’abnégation pouvant aller jusqu’au sacrifice de soi, le sentiment de l’honneur exige à la fois une émotion, souvent amoureuse, et un sens particulier de la « Perfection », et de l’éloquence; ne joint-il pas à la beauté peut-être gratuite du geste, la force du verbe? L’honneur relèverait moins d’une éthique que d’une esthétique singulière et de la singularité de l’esthétique sur des terrains qui précisément se refusent à elle, en particulier le terrain de l’affrontement guerrier toujours aux prises avec les affres de la barbarie humaine. En cela, le sentiment de l’honneur, porteur d’une expérience du sujet qui se construirait sur une sorte d’extériorité, ce sentiment est toujours en attente d’une écriture; loin du fade ressassement d’une certaine littérature, un tel sentiment est un sentiment « qui s’inscrit dans la légende mais qui ne s’inscrit pas dans l’histoire, car » ajoute Blanchot (1969), « c’est une action pour rien, qui n’a pas pour qualité d’être efficace ». A plus d’un titre, ce sentiment postule : « la fin du héros » (p.540), jusqu’à ce point limite où le héros est conduit à l’oubli de soi. Comment, dès lors, imaginer que le sentiment de l’honneur puisse être compatible avec les honneurs? Question qui fait écho aux propos de Dutourd (1956) pour dire le « Pari », pascalien d’une certaine façon !, qui fut, selon lui, le pari de De Gaulle :
« Aux dignités… il a préféré une œuvre aléatoire, un petit mot : l’honneur » (p.104)

Alain Payeur
Université du Littoral-Côte d’Opale

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