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Au cours de l'hiver, ils sont morts à quelques semaines d'intervalle : d'abord le père, quarante ans, puis la vieille tante de celui-ci, enfin le grand-père maternel. Mais cette série funèbre semble n'avoir fait en apparence qu'un seul disparu : le narrateur, dont le vide occupe le centre du récit. C'est à la périphérie, et à partir d'infimes indices (un dentier, quelques photos, une image pieuse) que se constitue peu à peu une histoire, qui finira par atteindre, par strates successives, l'horizon de l'Histoire majuscule avec sa Grande Guerre, berceau de tous les mystères. |
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Du père, on ne savait que peu de choses, sinon que sa mort, à quarante et un ans, un lendemain de Noël, avait entraîné, par une sorte de "loi des séries", celles de la petite tante Marie et du grand-père maternel. Quel était donc cet homme qui avait ce pouvoir de faire le vide derrière lui? Un homme illustre? Comme il en existe des millions. De ceux qui se tuent à la tâche pour assurer un semblant de bien-être à leur famille et qui, rattrapés par un quotidien dévorant, ont enterré prématurément les aspirations de leur jeunesse. Tout comme ce "grand jeune homme", orphelin, aux talents multiples, aimant le théâtre et la compagnie, qui n'eut que le tort d'avoir vingt ans au moment où l'Europe rejouait un "remake", plus sanglant encore, du premier conflit mondial. |
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On nous avait laissé sur cette prophétie : vous récolterez ce qu'il a semé. Pour l'heure, le nez dans l'herbe, fauché au beau milieu d'un dribble glorieux, ce n'est pas vraiment ça. Ça quoi? Le monde, disons. Depuis ce lendemain de Noël, sa définition a perdu en netteté. La preuve en est, lunettes ou pas, on n'y voit pas plus clair. Et quand Gyf qui fait son cinéma ajoute à la confusion en mettant dans le même sac un boulon et une cantate de Bach, du coup on nage en plein à peu près. Heureusement, il y a la belle Théo. Encore que Théo. J. R.
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Elle ne lira pas ces lignes, notre miraculée des bombardements de Nantes, la jeune veuve d'un lendemain de Noël, qui traversait trois livres sur ses petits talons, ne laissant dans son sillage qu'un parfum de dame en noir. Même si sa vie ne se réduisait pas à cette silhouette chagrine, comprenez, il m'était impossible d'écrire sous son regard. Cet air pincé par lequel se manifestait son mécontentement, j'avais dû l'affronter pour avoir ravivé, en dépit d'une prudence de Sioux, une rivalité amoureuse vieille de cinquante ans à propos d'un homme mort depuis trente. A présent qu'elle régnait dans son magasin et qu'éclatait son grand rire moqueur, je n'allais pas lui gâcher son triomphe tardif. J. R.
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Une supposition, que, par-delà la mort, elle donne son avis sur ce livre qui lui a été consacré et en profite pour rétablir certaines vérités qui, selon elle, seraient bonnes à dire. Ce dont on est sûr, c'est qu'elle commencerait par dire ceci : Mais qu'est-ce qu'il raconte ? avant d'assener le coup de grâce : et puis, qu'est-ce qu'il en sait ? Il étant le narrateur desdits romans sur sa famille, et par la même occasion son fils. J. R.
Sur la scène comme au ciel clôt une suite romanesque qui commence par les Champs d'honneur (sur la figure du grand-père), se poursuit par Des hommes illustres (sur la figure du père), le Monde à peu près (sur le deuil du père), Pour vos cadeaux (sur la figure de la mère), l'ensemble composant une sorte de livre des origines. |
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Au départ, les routes de ces deux-là avaient peu de chance de se croiser.
Mais le destin se chargeant de brouiller les donnes, ils en sont arrivés à ce point où l'on devine que ça
n'allait pas fort entre eux. Ce fut leur point de rencontre. J. R. |
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Il y a là, à Lascaux, mettons, quelque chose qui ne tourne pas rond. Comment a-t-on pu laisser faire une chose pareille? Or nous sommes chez les magdaléniens, c'est-à-dire chez de fantastiques chasseurs, de vrais génies de l'armement. Et ce sont ceux-là, les gros bras, qui se sont fait piéger comme des débutants? Ils auraient dû se méfier, songer aux conséquences. Car enfin, après, c'en est fini de la force brutale. Non qu'on ait renoncé à son usage, mais elle paraît toujours un peu bête. Il n'y a plus que de pauvres lutteurs de cinéma pour gonfler leurs biceps. Depuis l'invention de ce bestiaire magique, même les animaux, après avoir sagement posé sur les murs de pierre, se sont laissé domestiquer. Et il n'est pas un tyran massacreur qui ne se pique d'art et de beauté. Alors que s'est-il passé? Qui a pu faire le coup? Qu'est-ce que ce cirque? J. R.
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« C'est la plus belle énigme de l'histoire du monde. Pas la plus mystérieuse, la plus belle. Une litanie de splendeurs : Lascaux, Rouffignac, Niaux, Pech-Merle, Font-de-Gaume, Altamira, le Roc-aux-Sorcières, Chauvet, Cussac, devant quoi on reste bouche bée, médusé. Ceux-là, qu'on imaginait en brutes épaisses tout juste descendues du singe, qu'on habillait de peaux de bêtes et qu'on coiffait avec un clou, ceux-là en savaient aussi long que nous sur la meilleure part de nous-mêmes. Quant à comprendre ce qui leur passait par la tête, comment on en vient à s'enfoncer sous terre, en rampant parfois, pour peindre des merveilles qui échapperont au regard de la petite multitude du temps, il nous reste à l'imaginer. Le paléo-circus, ce serait donc l'histoire du premier coup de pinceau. Mais nos ancêtres n'en restèrent pas là. Quelques milliers d'années plus tard, en bord de mer, ils inventaient le premier site en ligne. Bien sûr. à Carnac. » Jean Rouaud.
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Lorsque Jean Rouaud se plonge dans la poésie de René Guy Cadou c'est pour mieux tisser entre eux des liens fraternels. Le prosateur d'aujourd'hui entremêle son écriture avec les vers du poète trop tôt disparu. Il le suit, pas à pas, sur les chemins de cette Loire Intérieure dont on sait à quel point elle l'habite. Ainsi se construit une envoûtante introduction à l'œuvre de Cadou qui parvient à l'essentiel : susciter le désir de le lire ou de le relire. |
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Promenade à la Villette propose une promenade insolite à travers le regard de l'écrivain Jean Rouaud et celui de dix photographes : Yann Arthus-Bertrand, Bernard Baudin, Arnaud Baumann, Nicolas Borel, Sophie Chivet, Pascal Dolémieux, Bogdan Konopka, Michel Lamoureux, Arnaud Legrain, Alain Secret. |
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A ce moment précis, la littérature n'a tenu qu'à un fil. Deux amis conseillaient à un troisième, qui venait de leur lire une longue mélopée dans laquelle il avait mis le meilleur de lui-même, de carrément laisser tomber. Pas grave, dirons-nous. La littérature s'en remettra. Oui, mais plus comme avant. La littérature, pour survivre, passe ici, à Croisset, près de Rouen, par un renoncement. Car le jeune Gustave, fils bon à rien du docteur Flaubert, jusque-là s'en faisait une autre idée. Pendant de longs mois, il s'était donné dans sa Tentation de saint Antoine des «éperduments de style» qu'il ne retrouverait jamais. Pour l'opérer de son «cancer du lyrisme», Maxime Du Camp et Louis Bouilhet, les deux amis, lui prescrivent un traitement de cheval : écrire un roman «à la Balzac», «terre à terre». Ce sera, contraint et forcé, Madame Bovary. Pas commodes, les temps qui s'annoncent pour ceux-là qui privilégient la phrase et le chant. Désormais le réalisme impose sa loi d'airain, les visions sont renvoyées au désert et les morts priés de ne pas ressusciter. Comme si cette fission entre la terre et le ciel résonnait d'une autre guerre secrète, déclenchée il y a plusieurs siècles autour de cette question de la double nature. La rencontre de Croisset, ultime avatar du concile de Nicée? (4ème de couverture collection Blanche)C'est sur le principe de la comptine «Y'en a marre, marabout, bout de ficelle...» que ce livre est construit. De détours imprévisibles en digressions malicieuses, Jean Rouaud explore les secrets de la création littéraire. Les héros? Flaubert et Louis Bouilhet, Balzac et surtout la littérature. Le conflit entre le réalisme et lyrisme, c'est la question de la guerre secrète qui oppose depuis toujours, et sans doute pour longtemps encore, la loi d'airain du réalisme aux «mouvements, désordonnements, éperduments de style», au lyrisme que Flaubert aime tant évoquer, où Jean Rouaud lui aussi se retrouve, subtil lecteur, audacieux écrivain. (4ème de couverture collection Folio) |
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Un auteur, ça invente, c'est bien le moins. Par exemple, cette histoire sur un
cédérom intitulé Le Vol de Nils, à travers laquelle une ex-petite fille d'extraterrestre
rend hommage à son alpiniste de père, disparu en montagne, la privant ainsi de connaître la suite des
aventures de Nils Holgersson qu'il lui lisait le soir et dont il avait l'habitude d'enregistrer un épisode avant de partir
sur le toit du monde.
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En 1871, une Constance Monastier, jeune épouse d'un maître
soyeux des Cévennes, n'a à priori rien à partager avec un Octave Keller, proscrit de la Commune de Paris,
réchappé de la semaine sanglante et de ses 30 000 morts. Tout les oppose : leur milieu, leurs convictions, et
cette interprétation de l'insurrection parisienne au sujet de laquelle la jeune femme, dans la diligence qui la ramène
à Saint-Martin-de-l'Our, en aura entendu des vertes et des pas mûres. |
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Ce serait une sorte de carte de visite en neuf volets. Elle dirait je suis celui-là qui sanglote en regardant la mort d'un Mozart de téléfilm, ne comprenant que plus tard que cette mort en cachait une autre. Je suis celui-là qui, lisant Mère courage de Brecht, retrouve sa mère sous les traits d'Anna Fierling poussant son petit commerce dans sa charrette. Je suis cet ex-vendeur de journaux qui évoque ses généreuses devancières, les sœurs Calvaire et leur maison de la presse d'un autre âge. Celui-là qui, cherchant à devenir écrivain, se tourne vers son enfance et retrouve un maître d'école omniscient, l'ennui des étés, les promenades du pensionnat. Et c'est le même, bien des années après, qui chante sur un air de blues l'éblouissement de la rencontre et «le long tunnel de son chagrin». Me voilà, c'est moi. J.R.
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«Normalement, voir débarquer un homme en tenue de plongeur
sous-marin, encadré comme un prévenu, dans une gendarmerie de Basse-Normandie, inciterait plutôt à
la méfiance. Seulement voilà, la normalité, le plongeur qui a tout perdu et la jeune femme venue déposer
plainte pour le cambriolage de sa demeure en ont visiblement fait le tour. Que le sort se soit ainsi acharné sur eux,
c'est sans doute à leurs yeux un signal d'alerte, l'occasion d'affronter enfin les ombres du passé.
Jean Rouaud.
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«Une vie poétique ? Disons une vie dont la poésie est le guide-fil. On embarque avec un héritage (des valeurs pieuses, un père mort, une enfance pluvieuse), avec un désir d’écriture, un rêve d’amour, et puis, son maigre bagage sur le dos, on traverse un territoire marqué par des événements, ici l’onde de choc de mai 68. Ce qui oblige à répondre à la question : qu’est ce que l’époque m’a fait ? Elle m’a fait qu’à vingt ans, par exemple, il n’était pas envisageable de penser sérieusement à travailler – ce qui allait bien avec l’idée poétique – et encore moins honnêtement quand, dans les milieux marginaux qui quittaient la ville pour s’installer en communauté à la campagne, on vivait surtout de combines et de rapines. Elle m’a fait que, dans ce juste refus du règne de l’argent et des mirages consuméristes, il ne restait plus que les petits boulots pour survivre. Et ce qui devait être une vie insouciante, libre et joyeuse se transformait, les années passant, d’une enquête sur un apéritif à la gentiane à la vente d’une encyclopédie médicale au porte-à-porte, en un sentiment de gâchis.» Jean Rouaud. |
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«Il m'aura fallu longtemps avant de reconnaître que mon imaginaire venait de là, de cette histoire plus ancienne encore, et dont chaque année, comme des écureuils en cage, nous parcourions le cycle, de la naissance à la mort et à la résurrection, nous repaissant des mêmes paroles, des mêmes prodiges, des mêmes paysages arides qui correspondaient si peu à notre Loire-Inférieure humide. Je suis l'eau de la vie, disait-il. A nous qui vivions sous la pluie. D'ailleurs notre fleuve, ce n'était pas la Loire qui coulait à deux pas, mais le Jourdain. Je viens de cet imaginaire d'importation.» Jean Rouaud.
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...mais enfin, moi, régional et drôle, vous m'avez bien regardé? Ils m'avaient bien regardé, je ne le savais pas encore, mais pour mes romans, je n'ai eu besoin que d'une moitié de département, et souvent entre les lignes, vous n'imaginez pas comme je ris... |
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«Sa fiancée l'avait quitté, et c'est peut-être pour cette raison qu'il n'aimait que les histoires qui se terminent mal. Du moins mettait-il un point d'honneur à terminer de la plus mauvaise façon celles qu'il écrivait. Au moment où les deux amoureux étaient sur le point de s'embrasser, qu'on était en droit d'imaginer un avenir radieux pour nos deux pigeons, il leur tombait toujours une tuile sur la tête.» |
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