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Sincères remerciements à Alice-Catherine Carls qui m'a autorisée à diffuser son étude.


Temps, culture, histoire : les trinités multiples de Jean Rouaud

par Alice-Catherine CARLS
professeur d'histoire à l'Université du Tennessee à Martin.



Un sens de l’aventure humaine vécue jusque dans les détails les plus intimes, profondément. C’est ce qui rend l’oeuvre de Jean Rouaud si attachante. Non pas un froid regard d’érudit, mais un regard d’humaniste, une émotion de poète, l’intuition qui divine des synthèses, des raccourcis éblouissants, des raccourcis de temps, de cultures, d’histoire et d’histoires; une intuition qui va droit au but dans le calme essouflement de phrases interminables, détournées ici et là par un ton gouailleur, histoire de voir, le regard en coin, si le lecteur a accroché. Et si, époustouflé par l’érudition de l’écrivain, le lecteur s’exclame, "Mais où avez-vous donc pêché tout ça?” on imagine Jean Rouaud, le sourire hésitant au bord du rire, répondant: “Tout ce que je sais, je l’ai appris à la maternelle."

Jean Rouaud marie réel et imaginaire, raison et sentiments, vie et rêverie. On l’imagine petit garçon, ramassant des cailloux pour y lire l’histoire du monde. On l’imagine, adolescent, dévorant tout ce qui lui tombe sous la main, suppléant aux solides, ordonnées, raisonnables connaissances classiques distillées par ses professeurs de lycée – car Jean Rouaud est de la génération qui a fait ses classes au lycée – on l’imagine faisant cette difficile synthèse, cette délicate alchimie entre savoir livresque et savoir vécu, composant une vaste fresque culturelle, la faisant sienne par petites touches, un fait, une idée, un écrit à la fois, à partir de la fresque familiale qu’il élargit en cercles philosophiques de plus en plus vastes, faisant la navette entre le personnel et l’universel. Une fois achevée, cette fresque, sa compagne de route, formera le vrai oeuvre de sa vie. Un oeuvre philosophique qui décortique les secrets du temps, des cultures, des histoires, et de l'histoire.

Philosophe, Jean Rouaud? Attention, chère Madame, vous vous trompez! Ce Prix Goncourt, ce grand écrivain qui a déjà composé une impressionnante fresque familiale à la Marguerite Yourcenar, qui a trouvé sa petite madeleine sans peine, semble-t-il, et qui en donne même la recette de cuisine! Ce conférencier que les universitaires s’arrachent, sur le style duquel planchent déjà d’entières générations de potaches, cet internaute aguerri dont les succès parviennent aux lecteurs des quatre coins du monde dans toutes les langues. Un coup d'oeil sur la bibliographie vous montrera qu'elle se lit comme un Who's Who de l'édition: Minuit, Seuil, Joca Seria, Actes-Sud, Flohic, Somogy, et j'en passe certainement. . . Un philosophe ne réussirait jamais de tels tours de force! Mais si, mais si, regardons du côté des philosophes. Je vous assure que Jean Rouaud est philosophe du temps, de la culture, de l'histoire, et du langage qui les véhicule tous trois. Mais voici que s'avancent les trois rois mages de l'orthodoxie culturelle. Le premier, grand professeur d'histoire raide comme un I, le regarde sévèrement: "Monsieur Rouaud, vos fabulations sont intolérables!" Le deuxième, philosophe digne et barbichu, dit d'une voix chevrotante d'indignation, "Vous n'êtes qu'un penseur amateur!" Le troisième, linguiste émérite, déroule un parchemin d'accusation qui n'en finit pas et dit, "Comment osez-vous insulter ainsi la langue française!" Albert Einstein et Jacques Lacan ferment le cortège. Einstein tout ébouriffé lui fait un clin d'oeil manière de dire, "Mon petit, je suis fier de toi!" tandis que Jacques Lacan lui adresse un sourire énigmatique.

Jean Rouaud est tout d'abord philosophe du temps, cet incontournable outil narratif. Le vingtième siècle, si troublé qu'il fut, nous a fait le somptueux cadeau du temps éclaté. Non pas le temps personnel, intérieur, que l'on connaissait depuis Murasaki Shikibu, Aloise et Abélard, Montaigne, Madame de Sévigné et Goethe, sans parler des Romantiques, Chateaubriand en tête. Mais le temps éclaté par la violence, par les changements, les déchirures humanistes, les heurts de civilisation. Albert Einstein nous donna bien plus que la bombe atomique: ce prophète, à l'aube du siècle dernier, nous apprit la relativité du temps. Les clameurs du vingtième siècle donnèrent naissance aux temps multiples, extrêmes: la seconde qui s'attarde en éternité, les siècles peau de chagrin, lourds d'allusions, que l'on juxtapose audacieusement en quelques mots, en une référence brève, le temps en raccourci. Temps personnel, temps public. Temps d'analyse, temps de synthèse. Temps soumis aux caprices des associations d'idées ou parfois, espièglement, des canulars linguistiques du genre commentvastuyaudepoêle. Collages de temps. Temps haché des ruptures, temps circulaire de l'angoisse. Le temps étiré grandit sous nos yeux en univers macroscopique. Le temps raccourci condense des galaxies en univers microscopique.

Dans ses romans, Jean Rouaud utilise plusieurs dimensions du temps, notamment le temps circulaire qui brouille débuts et fins, comme dans le très émouvant chant à la mémoire de sa mère (Pour vos cadeaux), et la seconde étirée en éternité, microcosme promu au rang d'univers. Ces deux dimensions du temps sont du reste complémentaires, servant de matrice à des sentiments qui ne veulent pas s'effacer, un chagrin que l'on câline, un souvenir qu'on choie pour repousser le vide, la solitude, l'oubli, la rupture, pour assurer une continuité sécurisante, certes, et bien trop décriée. En effet, cette sécurité permet de trouver son identité personnelle, familiale, amoureuse, culturelle, régionale, de faire le parcours espace-temps, de se découvrir, d'établir une carte du Tendre. Car, tout comme chez Einstein, chez Jean Rouaud le temps et l'espace sont inséparables. L'écrivain traverse l'espace-temps organisé en cercles concentriques, du personnel à l'universel, du sérieux au cocasse, du logique au paradoxe, en donnant au lecteur quelques jalons, comme dans Régional et Drôle :

et donc régional et drôle, vous imaginez? exiger ça de moi qui avais vocation à l'universel, rêvais de résoudre les grandes questions qui assaillent l'humanité depuis qu'elle pense, c'est-à-dire, pour être plus précis, depuis qu'elle enterre ses morts, ce qui dénote un vrai trouble, une émotion, car avant, c'est-à-dire avant les Néandertaliens qui, sous leurs arcades sourcilières épaisses, inventèrent délicatement le chagrin, avant, ça ne devait pas aller bien loin, la réflexion, tout entière absorbée par les grands troupeaux de rennes qui filaient sous le nez des affamés, d'où l'on peut déduire avec une quasi-certitude que la littérature commence avec ceux-là, les doux pleureurs du paléolithique qui, posant leurs armes de jet, prirent le temps de parer d'ocre et de fleurs leurs défunts, et il n'est pas besoin de trace écrite, je le sais pour être passé par là, l'écriture ne se paie pas de mots, c'est une pensée qui pleure et justement ces pleurs, vous voudriez qu'avec je fasse rire aux larmes?

(Régional et drôle, 17).


Ce passage illustre le cheminement de l'espace-temps du récit dans les oeuvres non romanesques de Jean Rouaud. Cet espace-temps est une pensée qui pense tout haut, un lieu uni et continu qui forme une trame de référence solide mais souple. En surimpression se trouvent les coupures et les recollages de temps, d'espaces, de cultures, et de styles littéraires, variations sur un thème principal. L'on retrouve cette structure dans La Désincarnation, où Jean Rouaud se livre à une acrobatique improvisation sur l'acte d'écrire, qui lui fait passer en revue pratiquement toute la culture française de Monsieur Jourdain à la naissance du journalisme, sur fond d'analyse du mouvement réaliste, donnant au lecteur des envies structuralistes de faire le diagramme de ses pérégrinations pour voir où le mènent ses pensées échevelées. Comme quoi Jean Rouaud n'est jamais loin de ses bâtisseurs chéris, créant une pyramide de vignettes culturelles, une cathédrale de mots dont l'architecture, une fois révélée, permettra de discerner ce que Jacques Lacan appelle la continuité de son propre discours conscient. Discours qui pour Jean Rouaud fait la navette entre le personnel et l'universel, l'intérieur et l'extérieur, l'aigle et la fourmi, le détail et la synthèse

.

On retrouve cette démarche dans le récit Les très riches heures, mais aussi dans les oeuvres non-romanesques telles que Le Paléo Circus et Promenade à La Villette. Ces deux ouvrages en particulier montrent très nettement l'importance pour Jean Rouaud non seulement de se situer dans un espace-temps personnel, mais de replacer l'aventure humaine dans un contexte large afin d'y déchiffrer des signifiants cachés. Michel Butor il y a trente ans définissait ainsi minutieusement l'espace-matrice de ses rêves, une ville imaginaire parfaitement agencée pour supporter sa pensée créatrice, pour créer le temps du récit, pour recéler ou dénuder les fantasmes, à la recherche de son centre de gravité. Dans les oeuvres de Jean Rouaud qui prennent leur appui sur des objets historiques ou artistiques concrets -- donc en dehors de l'auteur, par contraste avec les oeuvres qui prennent leur appui dans l'autobiographie de l'écrivain, on trouve la même recherche. Temps-espace, histoire et culture s'imbriquent intimement et se renvoient la balle entre passé et présent, urbain et rural, local et universel, particulier et général, sérieux et cocasse. Entre l'Histoire, avec un H majuscule, et les histoires, anecdotes reconstruites à partir de fragments d'évidence, de détails invisibles au profane, Jean Rouaud navigue: entre le passé de l'homme et son passé à lui, c'est-à-dire son enfance, se tissent des affinités. Tous deux sont des lieux mythiques, lieux d'ancrage, lieux de bonheur, mais aussi lieux de l'émotion, de la prise de conscience de l'absence et de la mort, et par conséquent lieux du sacré.

Jean Rouaud est également philosophe de la culture: esquisses ou allusions sous-entendant des connaissances étendues et approfondies de la part du lecteur, sorte de code par lequel Rouaud invite le lecteur à déchiffrer son univers, à le suivre dans sa réinterprétation des motifs de l'être humain dont les activités fébriles et déboussolées semblent naviguer au hasard du temps et de l'espace. En fait, il révèle les continuités de l'instinct créateur depuis l'aube des temps jusqu'à l'homme moderne. Petit Poucet, il sème des jalons permettant au lecteur de le suivre, de remonter à la source. Cette source, c'est l'émotion, l a quête de bonheur qui débouche sur la mort et la douleur. Sentir, c'est voir différemment, ainsi nous enseigne Le Paléo Circus, où Jean Rouaud chronique la naissance de l'imaginaire, puis du sacré, cette constante culturelle, cette essentielle part de l'aventure humaine. Le premier artiste, le premier conteur, devait être difforme, affirme Jean Rouaud, un laissé pour compte, un estropié ou un bossu, un souffre-douleur devenu magicien :

Quand on le laisse un peu tranquille, il s'autorise à rêver. Il se poste dans un coin où personne ne viendra le dénicher et là, à l'abri des bourrades, il rêve de chasses éternelles. Ses jambes le portent sans fatigue à la poursuite d'un troupeau, ses coups sont précis et meurtriers, il s'attaque seul aux animaux les plus féroces et quand il regagne le campement les hommes le portent en triomphe, les femmes font autour de son cou des colliers de leurs bras et les enfants le dévisagent avec de grands yeux admiratifs. Tout à l'heure, à l'écart du foyer, tendant l'oreille pour ne pas perdre une miette des récits du conteur, il a vu la main au-dessus des flammes tracer dans la nuit rougeoyante le crâne et l'encolure du mammouth, et c'était comme si le puissant animal avait un court instant surgi du brasier avant de se fondre dans les ténèbres. Il n'a pu s'empêcher une fois l'illusion enfuie de refaire le même geste, pour lui-même, et comme il lui semblait sentir sous ses doigts la laine rêche de la toison, de le refaire encore, et encore, jusqu'à éprouver dans tout son pauvre corps biscornu la chaleur du mastodonte, et même, oui, sa force triomphante. Il en aurait hurlé de joie. Jamais ses rêves n'avaient pris corps à ce point. . .

(Le Paléo Circus, 39)


Quelles sont les affinités électives de Jean Rouaud? A quel terroir culturel puise-t-il? Son oeuvre est tout d'abord le chant des bâtisseurs et des artistes -- des premiers peintres de grottes préhistoriques en passant par les alignements de Carnac et les cathédrales moyenâgeuses, à Pierre-Marie Brisson, on retrouve la même obsession de la pierre comme matériau primordial. Pierre-toile d'artiste, pierre métamorphosée par le regard de l'artiste, pierre aux couches de couleur multiples, couches de temps successifs, couches de rêves successifs, cachés ou dévoilés au gré de l'artiste, sinon au hasard de destructions accidentelles ou délibérées, couches-histoire, jouant à cache-cache avec la vérité, microcosme de la création humaine imparfaite, microcosme du défi à la matière. Ainsi l'on passe, en défiant les lois de la gravité, des taureaux préhistoriques aux corps des toiles de Pierre-Marie Brisson dont Jean Rouaud nous dit qu'ils sont entre terre et ciel et que leur apesanteur rapelle "un passé lointain comme à travers la brume" ( Les Corps infinis, 14), tandis que l'imagination de l'écrivain "ôte au temps ses pellicules de couleur," afin d'entendre, "comme sous la cendre d'un volcan, en creux, les corps de braise enlacés" (Les Corps infinis, 22).

L'artiste est tout d'abord celui qui crée le temps libérateur, le temps du tableau, le temps-souvenir, le temps-émotion de la création qui est cheminement, parcours, générosité. En somme, une vision humaniste de l'artiste, mode indémodable, réflexion permanente. En créant le temps, l'artiste réalise tout ce qui le sépare du permanent, et son art est une tentative de réconcilier la condition humaine et l'éternel. En créant, en réinventant les mots, l'écrivain transcende le réalisme, ce "vrai à bon marché" (La Désincarnation, 45), traduit le rêve à l'aide du lyrisme, transcende la prose. Jean Rouaud a des héros bien précis: en littérature, c'est Gustave Flaubert l'indomptable, l'original, le visionnaire, l'exigeant, qui dérangeait, bon à rien auquel ses amis avaient prédit un avenir littéraire médiocre, tout comme à ces conteurs préhistoriques pour lesquels Jean Rouaud a une grande affection. En peinture, c'est Pierre-Marie Brisson. Vers où gravitent les phrases de Gustave Flaubert, les corps de Pierre-Marie Brisson, les fresques paléolithiques et les menhirs de Carnac? Les mots ont eux aussi une dimension verticale, trait d'union entre terre et ciel, la création artistique se faisant l'intercédant des morts, défiant la sédentarité, inventant le "nomadisme métaphysique" (Carnac, ou le Prince des lignes, 27). Si dans La Désincarnation on trouve ainsi une chronique de l'écriture qui passe du doute des mots par les oeuvres refusées, le passage à vide, la maturation, l'exigence, et enfin la découverte de sa propre vision lyrique, le cheminement des bâtisseurs est raconté dans Promenade à La Villette, où l'espace-temps sert à illustrer une vérité essentielle, la géographie du cercle et du carré débouchant sur une vision a-temporelle du sacré, du permanent. Après avoir parlé des cathédrales dont les carrés représentent la terre, les cercles le ciel, et les clochers des "fusées mystiques en mesure de propulser les âmes des candidats à l'au-delà" (Promenade, 26), Jean Rouaud a cette improvisation merveilleuse :

Mais ces projections théologiques, ces constructions de l'esprit, n'étant pas forcément à la portée de tous les fidèles, on s'en remettait pour plus de clarté aux bons vieux modes de liaison traditionnels entre la terre et le ciel, entre le solide et le vaporeux, le tangible et l'hypothétique, et qu'on retrouve partout où l'irruption brutale de la mort pose la lancinante question de l'après: la flamme qui consume la matière et se fraie un chemin vertical au milieu des ténèbres, la fumée qui s'élève de l'encensoir, se fond dans les nuages et s'en va chatouiller les narines du divin, et puis la musique, cette grande vague ascendante, dont Aristote pensait qu'elle orchestrait l'ordre cosmique. Et que trouve-t-on entre le bloc dur, terrestre, positiviste, du bâtiment des sciences et de l'industrie et la sphère céleste de la Géode? L'architecture ondulatoire de la Cité de la musique. Quand la science pense avoir fait un sort au sacré, l'avoir fait passer par le vitrail, il revient porte de Pantin. . .

Le plus curieux, c'est qu'on pensait en avoir fini avec ces relents d'obscurantisme. . . De plus, le site de la Villette étant un lieu de récupération, de recyclage, le repenseur de l'humanité ne risquait pas de sortir son projet de cité idéale en traçant sur le sol, au compas, sa version profane et scientiste du paradis terrestre avec ses divisions tirées au cordeau. Là il faudrait faire avec, avec ces morceaux de bâtiments, ces ébauches de parc, ces éléments disparates, il faudrait composer, cest-à-dire endosser une histoire, voire une histoire derrière l'histoire. Du coup aucune chance de retomber dans cette division trinitaire. C'est donc en toute innocence que le projet a pris forme. Et voyez comme on y revient toujours. Sacré ou pas, comme nos ancêtres nous passons notre temps à naviguer entre réel et imaginaire, raison et sentiments, vie et rêverie. D'un côté on s'accroche à des certitudes, de l'autre on spécule. Entre les deux, les bras de liaison ne sont pas nombreux: la religion, la philosophie, la création artistique.

(Promenade, 26-27)


Cheminement et changement sont inséparables de l'expérience humaine dont la mémoire est "une fiction mouvante" (La Désincarnation). Les changements sont montrés en contrastes complémentaires, sorte de mariage du yin et du yang illustré dans le récit "Station Les filles Calvaire" qui compare le kiosque à journaux quasi rural des soeurs Calvaire, avec un kiosque urbain, situé à proximité de la station de métro Calvaire, en forme d'atomes, "une molécule de synthèse, une chimère." Ce mariage est également célébré dans Promenade à La Villette, où le texte s'illustre de superbes photos montrant la volonté d'unir deux mondes opposés, tels la pierre et le végétal, l'urbain et le rural, preuve que l'homme peut maitriser son environment. Les abattoirs de La Villette (une révolution agricole, l'entrée à Paris de la civilisation rurale, la Révolution Industrielle édifiant un bâtiment à sa gloire sur les ruines du monde rural) -- ces abattoirs firent place à la Cité des Sciences et de l'Industrie où le monde paysan est toujours visible dans le parc aux folies.

Les noces de la Ville Lumière et du Néolithique illustrent également la tendence des humains de bâtir leur culture sur les ruines de celle qui les a précédées. Et Jean Rouaud de citer les lieux mille fois réutilisés, lieux saints, ou tombes, dans une quête primordiale de bonheur, de savoir, de permanence. Et de prendre le language à témoin. En tant qu'écrivain, Jean Rouaud ne peut pas ne pas mentionner l'histoire des mots, leur "oxydation au cours des siècles" (La Désincarnation, 16) qui en fait des "monuments de roublardise" qu'il refuse de prendre au sérieux, sauf pour leur conférer une vertu mythique. Appelant la langue une "décharge publique," Jean Rouaud en montre les extrêmes, il en exige un curriculum vitae avant de leur faire confiance, et pour s'affranchir des mots il les traite cavalièrement, passant du ton sublime à la gouaille des rues, tout comme il passe de considérations philosophiques à un bon sens commun: Si l'imaginaire s'engouffre à ce point dans le champ de l'écrit, c'est qu'il y a un espace béant entre le mot et la chose. Le mot a tellement pris l'habitude de se passer de ce qui le fait exister pour s'affirmer en soi, a tellement servi de leurre, de produit masquant -- le concept masquant le réel --, qu'on oublie de lui demander des comptes: mais au fond, qu'est-ce que tu dis? qu'est-ce que tu veux dire? de quoi parles-tu? à quoi renvoies-tu? Comme si on craignait de paraître désobligeant. Car, depuis qu'il fait la loi, le mot en impose: triomphe de la pensée scientifique, invention du mot à vocation unique, parent de la formulation mathématique, débarrassé par la raison de son mystère sacré, de son pouvoir d'incarnation. Aux Lumières la connaissance, le mot juste et l'encyclopédie, à l'obscurantisme le charabia, la sensiblerie et le flou poétique. . .

(La Désincarnation, 16).


Et c'est ainsi que Jean Rouaud débouche sur l'Histoire. Il la voit progresser par cycles plutôt qu'en ligne droite. Sa vision historique est sise sur une trinité: la préhistoire, le Moyen-Age, le futurisme. Trois périodes-clé au cours desquelles le savoir était chargé de domestiquer l'univers. Trois périodes qui servent de toile de fond, les exemples donnés par Jean Rouaud étant principalement français, avec des incursions dans les cultures étrangères, des Mayas et des Mongols à l'Amérique d'aujourd'hui. Et que voit-il, Jean Rouaud, lorsqu'il se penche sur l'Histoire? Le recyclage historique, tout d'abord, cette histoire derrière l'histoire, ce rêve d'une "généalogie merveilleuse." Le recyclage historique est le point d'ancrage de la mémoire. Il montre l'impossibilité de dépasser certaines préoccupations (la recherche du sacré, l'expression de l'émotion artistique, la créativité); il montre également un désir de permanence et de sécurité. Il fait de l'activité humaine, notamment celle des bâtisseurs, une répétition perpétuelle, telles des variations sur un thème musical. Un autre thème historique est l'instinct de "repousser e n permanence les frontières de l'inconnu" et de bâtir la "cathédrale universelle du savoir." Rêve qui taraude l'humanité depuis le début des temps, depuis les grottes paléolithiques que Jean Rouaud appelle l'encyclopédie magdalénienne, en passant par astrologues et cartomanciens, par Nostradamus et le Grand Albert.

Jean Rouaud bâtit tout d'abord une vision "macro-historique" qui navigue habilement entre le général et le particulier, entre le détail et l'allusion, entre le présent et le passé le plus reculé, et crée un "lieu de mémoire " très particulier. C'est déjà en soi une belle réussite. Mais il ne s'en tient pas là. Car il fait grand cas de la "micro-histoire." C'est-à-dire l'histoire familiale, ancrée très profondément dans l'histoire de sa Loire-Atlantique natale qu'il chante comme personne n'a chanté le terroir français depuis longtemps: des intempéries au petit commerce de sa famille, des journaux de province au poète local Jean Cadou, trop tôt disparu, Jean Rouaud donne un visage à une région anonyme, il revendique le droit à la gloire de cette oubliée, il lui bâtit une identité savoureuse et inoubliable. Il brosse ainsi une grande fresque familialo-locale qui renvoie à Marguerite Yourcenar pour l'ampleur, à Albert Camus pour la recherche du père lui aussi trop tôt disparu, à Marcel Proust pour l'introspection et les longues phrases sinueuses, et enfin au Paris de la rue, narquois, bonhomme et gouailleur. Car Jean Rouaud navigue également entre l'Olympe historique et la petite histoire, les histoires, les bons mots, les canulars linguistiques, les coq-à-l'âne, le clin d'oeil amusé, le sublime et le petit-bourgeois, l'érudition et les locutions familières. Il décortique la micro-histoire en sociologue ou en anthropologue, soumettant le temps du récit au temps des histoires, des cultures, et de l'Histoire. Et que trouve-t-il en fin de parcours? Que nous avons les mêmes soucis et les mêmes peurs que les hommes préhistoriques: peur que le soleil ne se lève pas, peur de la nuit, peur de l'inconnu, peur de l'incompréhensible. Nous ne sommes pas plus avancés que nos ancêtres qui découvrirent le sacré à partir de l'émotion artistique. Du premier peintre de bisons à Gustave Flaubert, nous n'avons guère changé. Un constat qui fait de Jean Rouaud un très grand écrivain plein d'humour et de tendresse.



Bibliographie des oeuvres de Jean Rouaud

Cadou, Loire intérieure. Nantes, Editions joca seria, 1999.
Carnac, ou le Prince des lignes. Paris, Seuil. 1999.
Les Champs d'honneur. Paris, Les Editions de Minuit, 1990.
Les Corps infinis. Paris, Actes-Sud, 2001.
La Désincarnation. Paris, Gallimard, 2001.
Des Hommes illustres. Paris, Les Editions de Minuit, 1993.
Le Monde à peu près. Paris, Les Editions de Minuit, 1996.
Le Paléo Circus. Charenton, Editions Flohic, 1996.
Pour vos cadeaux. Paris, Les Editions de Minuit, 1998.
"Préface." Dans Pierre Marie Brisson. Traces. Paris, Somogy, 2001.
Promenade à La Villette. Paris, Somogy, 1996.
Régional et Drôle. Nantes, Editions joca seria, 2001.
Sur la scène comme au ciel. Paris, Les Editions de Minuit, 1999.
Les très riches heures. Paris, Les Editions de Minuit, 1997.