Présentation de Michel PIQUEMAL A priori, il peut sembler facile de présenter Jean Rouaud. Un garçon un
peu autiste venu de sa Bretagne natale travailler dans un kiosque à journaux à Paris et qui publie tout à
trac en 90 un livre émouvant et drôle sur la figure de son grand-père, les Champs d'honneur, roman
qui obtient aussitôt le prix Goncourt.
S'ensuit une œuvre extrêmement structurée : Des hommes illustres (sur la figure du père), le Monde à peu près (sur le deuil du père), Pour vos cadeaux ( sur la figure de la mère) et enfin cerise sur le gâteau Sur la scène comme au ciel... où la mère revient par delà la mort donner son avis sur les livres de son fils et rétablir quelques vérités. Le tout constituant un superbe travail littéraire sur l'étude du génome familial, une sorte de grand livre des origines. C'est ainsi je crois qu'un journaliste ou un universitaire - gens qui aiment les choses carrées - présenterait avec facilité l'écrivain. Et c'est sans doute comme cela que restera Rouaud dans l'histoire littéraire. L'auteur d'une saga familiale, s'apparentant par son ambition à la cohérence de La Recherche de Proust ou de la Comédie humaine de Balzac. Ma foi, on pourrait être en plus mauvaise compagnie. Mais nous ne sommes ni des journalistes, ni des universitaires. Nous n'avons pas un besoin maladif de coller des étiquettes. Nous savons bien que les êtres (et la littérature!) sont toujours plus complexes que ce à quoi on veut les réduire! Alors ces présupposés étant donnés, nous allons essayer de brouiller les cartes, de montrer que ce n'est pas si simple que ça. Travail sur la mémoire certes, mais l'auteur parle aussi d'une série d'autoportraits... Et puis, soyons francs, lorsqu'on lit Rouaud, on ne songe pas à la charpente de l'œuvre... on se laisse porter par l'infinie tendresse qu'il accorde à ces gens de peu, devenus par sa grâce, des hommes et des femmes illustres. On lit la main sur le cœur, avec un petit sourire au coin des lèvres, car l'humour est toujours là pour contenir l'émotion. On se laisse avoir par son style inimitable, ce tricotage des phrases qui suit le dérouler de la pensée.. pour finalement se rendre compte que c'est de nous qu'il parle, de nous, de nos pères et mères, tantes et grands-pères... de notre enfance, notre vieillissement, nos ravissements et nos inquiétudes. Et c'est sans doute à cela qu'on repère un grand écrivain, lorsqu'à chacun il parle de chacun, tout en faisant semblant de parler des siens, tout en faisant semblant de parler de lui. [haut ]
Compte rendu Moment privilégié que celui où le lecteur rencontre
le romancier pour lui dire son admiration et recevoir de lui quelques miettes d'explication relative à son
œuvre. Notre rencontre avec Jean Rouaud fut sur ce point fructueuse. Après une brève présentation de Michel
Piquemal, l'auteur répond aux questions de ses lecteurs. Il nous dit d'abord sa démarche particulière, à
contre-courant, qui lui a valu le succès du Goncourt en 1990. En traitant trois sujets tabous de la mode
romanesque de l'époque : la famille, la patrie et la religion il prenait un risque. Mais en privilégiant
l'écriture il a désamorcé la critique. A un discours déstructuré il oppose une prose brillante, élaborée,
ondulante et surprenante. Il nous dévoile en partie le mystère de son langage et nous lit une page de
Pour vos cadeaux où partant de l'image d'une Félicité de province, il brode de superbes variations
dans une longue période où alternent images, métaphores, dialogues pris sur le vif et réflexions profondes.
Il avoue ensuite que ses deux maîtres furent Chateaubriand et Proust et nous dit ce qu'il doit à chacun d'eux.
Sans oublier Claude Simon qu'il revendique haut et fort. Nous lui avons dit combien son propos nous avait
atteint, chacun reconnaissant dans ses personnages une personne chère disparue ou un moment de son enfance
(les jeunes lecteurs eux sont plutôt sensibles à la maîtrise de la langue qui fait l'objet de
thèses universitaires). A bâtons rompus il nous parle de son travail d'éditorialiste
et de sa technique dans le traitement de l'actualité (il démonte pour nous le mécanisme de construction
d'un article sur Marie-José Perec) et conclue par la lecture d'un article inédit qui confirme le talent
de cet écrivain de classe.
[ haut ]
|