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Remerciements à Caroline Planque qui a autorisé la diffusion de cet entretien.
France-Amérique, numéro 1565, 8-14 juin 2002, page 20.


Jean Rouaud, l'autobiographie malgré lui.

Né en 1952, près de Nantes, dans une France rurale maintenant disparue, rien ne semblait prédestiner Jean Rouaud à l’écriture. Et pourtant… Marqué à vie par le décès subit de son père alors qu’il n’avait pas encore 11 ans, Jean Rouaud cherche très vite un exutoire à sa douleur, qu’il trouve au contact de la prose. En 1990, il est couronné par le prix Goncourt pour son premier livre, Les Champs d’honneur. Un succès immédiat s’ensuit, lui permettant aujourd’hui de vivre de ses œuvres.


C. P. : « Lorsque vous avez commencé à écrire, étiez-vous influencé par certains auteurs, lesquels et pourquoi ? »
J. R. : « Quand j’ai commencé à écrire, il ne s’agissait pas d’écrire des romans. Le roman était un genre déconsidéré. J’écris des textes, une prose poétique qui ne passe surtout pas par le récit. C’est seulement à trente ans que j’ai commencé à me dire que, si je voulais être publié, il faudrait en passer par le roman. J’avais besoin d’auteurs qui m’apprennent à raconter le réel. Les plus importants pour moi étaient Henry Miller et Kerouac. Et pour la langue française, Chateaubriand et Claude Simon. »

C. P. : « Dans quels sens Miller et Kerouac vous ont-ils influencé ? »
J. R. : « Pour apprendre à dire le réel. Vous avez, chez Kerouac, une espèce de description minutieuse où il vous fait sentir les choses. Il vous fait sentir la fraîcheur de l’eau d’un torrent quand il fait une expédition en montagne, le goût d’un gâteau au moka qu’il achète dans une pâtisserie à Paris. Quand il fait cuire une boîte de haricots sur un petit feu de camp, vous avez immédiatement envie de ces haricots-là. Il a cette humilité et cette simplicité de dire poétiquement le monde. Quand on s’enivre de la phrase, on a justement beaucoup de difficulté à utiliser tout un vocabulaire dont on pense qu’il ne peut pas être poétique. Chez Kerouac, on apprend que ce vocabulaire, aussi simple et trivial soit-il, peut avoir une fréquence poétique. »

C. P. : « Existe-t-il actuellement en France une ou deux grandes tendances littéraires ? »
J. R. : « Dans les années 80, il y a eu une volonté de reconstruire le roman et de réapprendre à raconter avec un très grand souci de la forme. Toutes les recherches des années 60-70 ont été d’une certaine manière mises en application mais avec un retour à la beauté de la phrase. Dans les années 90, le roman était à nouveau considéré comme un genre majeur. On distingue deux tendances : d’un côté, il y a le roman très organique, comme le lieu d’expression d’une souffrance (roman autobiographique souvent très violent) et puis, de l’autre côté, il y a une espèce de roman philosophique, qui s’est mis en place avec Houellebecq notamment. »

C. P. : « Quelles sont vos impressions des Etats-Unis ? De la culture américaine ? »
J. R. : « J’étais cet après-midi dans une bibliothèque qui ressemblait beaucoup à une bibliothèque de quartier à Paris. On a des Etats-Unis l’image d’un pays où justement ce genre d’établissement public a disparu. Ce genre de petite rencontre modifie complètement les préjugés qu’on peut avoir sur un pays. Et il y en a beaucoup en France sur les Etats-Unis. Egalement, le sérieux des gens pour faire les choses. Quand on voit quelqu’un qui garde un parking ou qui fait monter les gens dans un bateau, on a vraiment l’impression que c’est une chose très très importante. Il y a un sérieux de la fonction qui n’est pas sous-évaluée, de sorte que l’on y croit. C’est très impressionnant. En France, les gens qui font ce genre de job le font soit de manière agressive, soit avec une espèce de distance, comme souvent à la Poste ou à la RATP. »

C. P. : « Comment organisez-vous vos journées de travail ? Travaillez-vous à heures régulières ? »
J. R. : « Oui, globalement autour des heures d’école, puisque j’emmène ma fille à l’école et, après, je suis tout le temps sur mon ordinateur. J’ai beaucoup de travaux de commande, livres, articles, chroniques, chansons, documentaires. Je me mets au travail à 9 heures et l’ordinateur reste ouvert toute la journée. »

C. P. : « Les nouvelles technologies, en particulier Internet, vous ont-elles rendu l’écriture plus facile ? »
J. R. : « Quelques fois, je m’en sers pour trouver quelques renseignements. C’est évidemment surprenant. Je me souviens d’avoir recherché des informations sur une fille qui avait vu la Vierge en 1830 et j’ai trouvé 350 sites ! Mais autrement, je ne vais jamais sur Internet. En revanche, je me sers beaucoup de la messagerie électronique. Je reçois tous les jours une vingtaine de mails. C’est aussi se compliquer la vie. Cela fait encore plus d’écriture. »

C. P. : « Dans votre œuvre autobiographique, quelle est la part laissée aux souvenirs, à la mémoire et celle laissée à la fiction proprement dite ? »
J. R. : « J’ai voulu rendre l’esprit de ce milieu. Pour cela, je suis passé par la fiction bien sûr. Dans Les Champs d’honneur, je parle d’une 2CV. Je n’ai pas besoin de me souvenir d’une 2CV. Je n’ai qu’à passer dans la rue, il y a bien une 2CV garée sur le trottoir, et puis je regarde à l’intérieur. Les objets demeurent. Ils ne se sont pas évanouis il y a quarante ans. Un seul souvenir est vrai dans mes livres, et encore, je l’ai légèrement romancé : c’est la mort de mon père. Je l’ai raconté en disant que c’était arrivé pendant une coupure de courant, ce qui n’est pas vrai. C’est une manière de dramatiser. Il s’agissait de rendre l’ambiance de cette enfance dans ce que je considère maintenant comme étant la fin de la civilisation rurale. »

C. P. : « Vous prenez beaucoup de soin à décrire vos personnages, à les observer. Pratiquez-vous cela dans votre vie quotidienne ? Êtes-vous contemplatif ? »
J. R. : « Pas du tout. C’est vraiment de la recréation, voire de l’invention. Je n’ai jamais pris une seule note de ma vie. Je suis très myope. Puisque je ne vois pas, je n’ai pas de mémoire visuelle. C’est vraiment une recréation complète. Si ça marche, on a effectivement l’impression que les personnages étaient comme ça. Pour le portrait de ma mère, j’ai essayé d’être plus juste aussi. Mais autrement, qui peut dire, à part moi, si c’est de la fiction ou pas. Je peux affirmer qu’un personnage a existé. Cela s’appelle le mentir-vrai, comme disait Aragon. »

C. P. : « Du fait de l’absence de votre père, n’avez-vous pas l’impression de l’avoir en fait mieux connu grâce à tout le travail de recherche que vous avez fait sur lui ? »
J. R. : « Quand je travaillais dessus, je m’apercevais que, à la différence des gens de mon âge, je pensais à mon père non pas pendant la période où je l’avais connu, parce qu’elle avait été très courte et que j’avais peu de souvenirs de lui, mais je pensais à lui jeune homme, presque adolescent. Je connais sa vie entière, alors qu’effectivement, je n’étais pas là. Avoir travaillé comme cela sur lui, avoir recueilli des témoignages a fait que sa jeunesse m’est presque aussi familière, sinon plus familière que la mienne. C’est très étonnant. »

C. P. : « Si vous aviez grandi avec lui, peut-être ne vous seriez-vous jamais posé toutes ces questions. Du moins elles n’auraient peut-être pas été aussi importantes… »
J. R. : « Je crois que de toute façon, à un moment, on ne peut pas faire l’économie de ça. Tout simplement cela se serait fait différemment. Il s’agissait pour moi de reconstruire la figure du manque, une figure paternelle. Globalement, tout le monde, à un moment donné, a envie de savoir, quand la figure du père s’efface devant la figure de l’homme et quand la figure de la mère s’efface devant la figure de la femme. Quand on devient soi-même homme et femme, on voit ses parents comme des être désirants. Tout le monde essaye de faire de son mieux, on ne voit pas pourquoi on leur reprocherait ça ou ça. On se dit qu’ils ont agi comme ça parce qu’ils ont eu eux-mêmes telle éducation, qu’ils appartenaient à tel milieu, à telle époque. Evidemment, on ne voyait pas les choses comme maintenant. Ils gardent toujours leur statut de parents, mais on leur restitue quand même leur dimension d’hommes et femmes. »

C. P. : « Si votre père était toujours vivant, quel aurait été le moteur de votre écriture ? Vous seriez-vous tourné vers la fiction pure ? »
J. R. : « Je suis en train de travailler dessus. Je vois que l’écriture et les conditions d’écriture étaient posées avant sa mort. Je ne sais pas ce que cela aurait donné, mais c’est une manière pour moi de répondre à la question. Il semblerait que les éléments étaient déjà là. »

C. P. : « Votre famille n’aurait peut-être pas été aussi présente ? »
J. R. : « C’est évident ! C’est ce qui a déclenché le travail romanesque. Je ne suis pas un conteur. La question pour moi était d’écrire, mais d’écrire quoi ? J’ai pensé, à un moment, que cette histoire pouvait justement à la fois être un exutoire et puis, aussi, un lieu poétique. »

C. P. : « Avez-vous parfois hésité à publier vos œuvres du fait de leur caractère autobiographique, et également pour préserver votre famille ? »
J. R. : « Non, parce que j’étais persuadé que ces livres étaient bienveillants. Mes sœurs n’ont pas été heurtées du tout. Cela voulait dire aussi qu’on avait bien vécu la même chose, que ma perception correspondait bien à la leur. En ce sens, cela a légitimé mon travail. »

C. P. : « Pensez-vous être maintenant libéré du récit autobiographique ? Votre dernière publication, Régional et drôle, reste tout de même une œuvre assez personnelle… »
J. R. : « Je crois que cela sera à vie. J’ai fait un petit texte pour enfant qui s’appelle La Belle au Lézard dans son Cadre Doré, qui est vraiment une nouvelle, une fiction. Au bout de dix pages, la pure fiction m’ennuyait. Pourtant, j’y arrivais. J’aurais pu continuer comme ça. Mais si je ne trouve pas mon compte en y mettant une part de cette mémoire et de ces impressions, cela m’ennuie. Je pourrais raconter tout le temps la même chose, en modifiant légèrement les points de vue, les angles… C’est infini. »

C. P. : « Pensez-vous un jour écrire sur votre propre famille, votre fille… ? »
J. R. : « Pas du tout. Ce qui m’intéresse, c’est vraiment le creuset de l’enfance, là où tout se joue, et après, d’essayer de comprendre comment les choses se sont passées. On reçoit toutes ces cartes et après, qu’est ce qu’on en fait ? Comment sont-elles distribuées pour qu’on en arrive, par exemple, à écrire ? »

C. P. : « Vous écrivez des textes pour des chanteurs, illustrateurs, pour des programmes télévisés… Comment et pourquoi vous êtes-vous tourné vers d’autres sujets ? »
J. R. : « L’écriture du roman n’épuise pas pour moi toute mon écriture poétique. J’ai besoin de ces autres genres pour pouvoir user de toute la palette de mon écriture. J’adore écrire des chroniques. L’écriture, dans tous ses états, m’intéresse. »

C. P. : « Choisissez-vous vous-même les sujets ? »
J. R. : « Parfois on me les propose. Je dis toujours oui et, très vite, presque dans la seconde, un élément se présente et je pars toujours de cet élément. Ecrire, c’est aussi une manière de penser, de découvrir non seulement ce que l’on pense, mais d’avoir une explication du monde. L’écriture est très intelligente, plus que moi ! C’est comme une photographie où vous voyez des choses que vous n’avez pas vues à travers le viseur. »

C. P. : « Quel est l’avantage aujourd’hui d’être reconnu ? »
J. R. : « L’avantage d’avoir un certain nom, c’est que j’impose ma vision des choses. Je considère que si l’on me demande un texte, c’est en connaissance de cause. J’ai été contacté plusieurs fois pour des téléfilms. On voulait de moi parce que mon nom ferait bien au générique. On voulait que j’écrive comme les scénaristes des téléfilms. J’avais proposé des choses différentes, ils n’en voulaient pas. Cela ne sert à rien. J’arrive avec une forme et un univers. Mon nom, c’est ça. Et pas simplement quelques lettres sur un générique. Si vous ne voulez pas de l’univers, le nom ne sert à rien. Je ne vais pas servir de prête-nom à une histoire que d’autres pourraient écrire mieux que moi. Quand on fait appel à moi, je considère que c’est pour mon écriture, et donc j’écris comme cela me chante. »

C. P. : « Où trouvez-vous aujourd’hui votre inspiration ? »
J. R. : « En écrivant. L’inspiration ne vient pas en marchant dans la rue, en voyant telle chose et en se disant : « Tiens, je vais écrire quelque chose là dessus. » C’est en écrivant. Et puis après, évidemment, la réflexion nourrit aussi le travail d’écriture, et tout cela se nourrit l’un l’autre. Je me pose seulement ce genre de question pour les chroniques, quand je n’ai pas de sujet imposé. Je passe alors en revue l’actualité pour me rappeler un événement qui a marqué, ou parfois j’ai juste besoin de lire quelques lignes dans la presse. »

C. P. : « Sur quoi travaillez-vous actuellement ? »
J. R. : « Sur cette naissance de l’écriture. Est-ce qu’il y avait les éléments posés de l’écriture avant la mort de mon père ? Et cela en passant par la fiction, bien sûr. »

Propos recueillis par Caroline Planque.